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Full text of "Tunis et Kairouan"

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SZALATNAIésWEICHNER 

UTÔDA  WEICHNER  GÉZA 
KONYVKÔTÉSZETE 
BUDAPEST 
IV.ARANYKÉZ-UTCZA  4. 


-VS  EX  \ 
S    LIBR1S  5, 


LES   VILLES   D'ART  CELEBRES 


TUNIS  ET  KAIROUAN 


MÊME  COLLECTION 


Bruges  et  Ypres,  par  Henri  Hymans. 
~"Ti6  gravures. 

Le  Caire,  par  Gaston  Migeon,  133  gravures. 
Constantinople,  par  H.  Barth,  103  gra- 
vures. 

Cordoue  et  Grenade,  par  Ch.-E.  Schmidt, 

97  gravures. 
Dijon  et  Beaune,  par  A.  Kleinclausz, 

119  gravures. 

Florence,  par  Emile  Gebhart,  de  l'Acadé- 
mie Française,  176  gravures. 

Gand  et  Tournai,  par  Henri  Hymans, 

120  gravures. 

Gènes,  par  Jean  de  Foville,  130  gravures. 

Grenoble  et  Vienne,  par  Marcel  Rey- 
mond,  118  gravures. 

Milan,  par  Pierre  Gauthiez,  109  gravures. 

Moscou,  par  Louis  Léger,  de  l'Institut, 
86  gravures. 

Munich,  par  Jean  Chanta voine,  134  gra- 
vures. 

Nancy,  par  André  Hallays,  118  gravures. 
Nimes.  Arles,  Orange,  par  Roger  Peyre, 

85  gravures. 
Nuremberg,  par  P.-J.  Rée,  106  gravures. 

Padoue  et  Vérone,  par  Roger  Peyre, 
128  gravures. 

Palerme  et  Syracuse,  par  Charles  Diehl, 
12g  gravures. 


Paris,  par  Georges  Riat,  151  gravures. 
Poitiers  et  Angoulême,  par  H.  Labbé 

de  la  Mauvinière,  i  i  3  gravures. 

Pompéi  (Histoire  —  Vie  privée),  par  Henry 
Thédenat,  de  l'Institut,  123  gravures. 

Pompéi  (Vie  publique),  par  Henry  Théde- 
nat, de  l'Institut,  77  gravures. 

Prague,  par  Louis  Léger,  de  l'Institut, 
m  gravures. 

Ravenne,  par  Charles  Diehl,  134  gra- 
vures. 

Rome  (L'Antiquité),  par  Émile  Bertaux, 
136  gravures. 

Rome  (Des  catacombes  à  Jules  II),  par  Émile 
Bertaux,  117  gravures. 

Rome  (De  Jules  II  à  nos  jours),  par  Émile 
Bertaux,  100  gravures. 

Rouen,  par  Camille  Enlart,  108  gravures. 

Séville,  par  Ch.-Eug.  Schmidt,  i  i  i  gra- 
vures. 

Strasbourg,  par  H.  Welschinger,  de  l'Ins- 
titut, 117  gravures. 

Tours  et  les  Châteaux  de  Touraine, 

-par  Paul  Vitry,  107  gravures. 

Tunis  et  Kairouan.  par  Henri  Saladin, 
110  gravures. 

Venise,  par  Pierre  Gusman,  130  gravures. 
Versailles,  par  André  Pératé,  149  gra- 
vures. 


SOUS  PRESSE  : 

Bâle,  Berne  et  Genève,   par  Antoine     !     Cologne,  par  Louis  Réau. 

Sainte-Marie  Perr,n.  Bloig  chambord  et  les  Châteaux  du 

Fontainebleau,  par  Louis  Dimier.  |       Blésois,  par  Fernand  Bournon. 


Les  Villes  d'Art  célèbres 


Tunis  et  Kairouan 


PAR 

HENRI  SALADIN 

ARCHITECTE  S.  A.  D.  G. 
MEMBRE    DE   LA    COMMISSION    ARCHÉOLOGIQUE  DE    L'AFRIQUE   DU  NORD 


Ouvrage  orné  de  110  gravures 


PARIS 

LIBRAIRIE  RENOUARD,  H.  LAURENS,  ÉDITEUR 

O  ,   RUE    DE    TOURNON.  6 
I908 


Tous  droits  de  traduction  et  de  reproduction  réservés  pour  tous  pays. 


A  Monsieur  René  CAGNAT, 

Membre  de  l'Institut,  Professeur  au  Collège  de  France. 


Mou  cher  ami, 

Permettez-moi  de  vons  dédier  ce  petit  livre  en  souvenir 
de  nos  explorations  archéologiques  en  Tunisie  et  en 
témoignage  de  ma  vieille  affection. 

H.  SALADIX 


Panorama  de  Tunis  pris  du  Dar-el-bey. 


liLcde  Neuruein 


AVANT-PROPOS 


L'étude  de  Tunis,  comme  ville  d'art,  présente  le  plus  grand  intérêt  ; 
tour  à  tour  punique,  romaine,  vandale,  byzantine,  arabe,  conquise  et 
occupée  pendant  trente-trois  ans  par  les  Espagnols,  soumise  ensuite  au 
protectorat  ottoman,  puis  gouvernée  par  une  dynastie  indépendante,  pour 
redevenir  enfin  sous  le  protectorat  de  la  France  une  Aille  riche,  d'une 
activité  commerciale  qui  augmente  tous  les  jours,  et  d'un  caractère  à 
moitié  français  et  à  moitié  arabe  qui  en  fait  le  plus  grand  charme, 
Tunis  possède  un  attrait  indicible  pour  tous  ceux  qui  la  connaissent.  Elle 
a  conservé  tout  le  charme  d'une  ville  d'Orient,  en  même  temps  qu'elle  a 
vu  ses  anciens  quartiers  francs  se  modifier  peu  à  peu,  et  une  ville 
nouvelle,  aux  belles  avenues  et  aux  maisons  élégantes  s'élever  autour 
de  la  vieille  cité  arabe. 

La  complexité  des  influences  qui  ont  agi  sur  la  formation  de  sa 
population,  le  caractère  pittoresque  de  ses  vieux  quartiers,  la  douceur 
des  mœurs  de  ses  habitants  plus  policés  et  d'un  esprit  moins  fanatique 
que  celui  des  autres  villes  de  l'Afrique  du  Nord,  tout  est  un  sujet  d'étude 
intéressante,  mais  au  point  de  vue  de  l'art,  sa  physionomie  présente 
plus  d'intérêt  encore.  Si  les  monuments  antiques  v  sont  rares  (car  je 


AVAXT-PROPOS 


n'y  connais  que  les  restes  d'un  théâtre  romain  englobé  dans  les  bâtiments 
du  Dar-el-bey),  les  monuments  arabes  y  foisonnent.  Depuis  la  mosquée 
el  Ksar,  établie  d'après  la  tradition  par  Hassan  ibn  en  Noôman  vers  64 
de  l'hégire,  et  la  vénérable  Djama  el-Zitouna  ou  grande  mosquée  fondée 
en  114  de  l'hégire  (732  J.-C.)  par  Obeïd  allah  ibn  el  Habhab,  jusqu'aux 
derniers  monuments  religieux  construits  par  les  bevs  de  la  dynastie 
husseïnite  ou  restaurés  par  leurs  soins,  on  peut  y  suivre  le  développement 
de  l'art  arabe  du  Magreb,  sous  une  de  ses  formes  les  plus  séduisantes. 
D'abord   en    partie  romaine   ou    byzantine  puisqu'elle   emprunte  aux 
monuments  romains  ou  byzantins  les  colonnes,  les  bases  et  les  chapiteaux 
de  ses  mosquées,  l'architecture  arabe  de  Tunisie  n'est  caractérisée  que 
par  l'emploi  de  l'arc  brisé  et  de  l  are  légèrement  outrepassé.  Les  plans 
de  ses  premières  mosquées  sont  cependant  déjà  très  typiques  et  dérivent 
plus  ou  moins  de  ceux  des  grandes  mosquées  du  Caire  ou  de  Damas  comme 
je  l'ai  prouvé  \  mais  l'ornementation  où  se  trouvent  déjà  en  principe  les 
germes  de  l'art  moresque,  est  encore  en  partie  byzantine.  Après  les 
Aglabites,  le  style  se  transforme  et  l'emploi  de  l'arc  aigu  se  généralise. 
Au  xlc  siècle  de  notre  ère,  du  moins  à  ce  que  nous  pouvons  en  juger  par 
la  clôture  de  la  Maksoura  de  Sidi  Okba  de  Kairouan,  construite  par 
ordre  d'Abou-Temmim  el  Moezz,  l'art  arabe  de  Tunisie  est  déjà  un  art 
complet  et  d'une  distinction  extrême,  mais  je  ne  connais  pas  à  Tunis 
de  monuments  de  cette  époque.  A  la  fin  du  XIIe  siècle,  Abdel  Moumen, 
fondateur  de  la  dynastie  des  Almohades,  appelé  par  le  dernier  souverain 
Zeirite  de  Tunis,  Hassan,  dont  les  Normands  de  Sicile  avaient  conquis 
une  partie  du  royaume  (tout  le  littoral  de  Djerba  à  Sousse)  s'empare  de 
la  Tunisie  tout  entière,  —  c'est  à  partir  de  ce  moment  que  l'architecture 
arabe  de  l'Andalousie,  influe  d'une  façon  remarquable  sur  la  transforma- 
tion de  l'architecture  et  de  l'art  décoratif  dans  tout  le  Magreb.  Nous 
savons  en  effet  que  c'est  d'Andalousie,  c'est-à-dire  de  la  partie  de  l'Espagne 
arabe  où  la  civilisation  était  arrivée  à  son  apogée  que  vinrent  les  archi- 
tectes qui  embellirent  à  cette  époque  Fez,   Marrakech,    Tlemcen,  etc., 
transformation  qui  n'eut  son  complet  épanouissement  à  Tunis  que  sous 
les  Hafsides,  car  l'historien  arabe  Ibn  Saïd  nous  dit  qu'au  moment  où  il 
se  trouvait  à  Tunis,  c'est-à-dire    au  XIIIe  siècle    de   notre  ère   «  les 

1  Cf.  Manuel  d'art  musulman,  t.  I;  Y  Architecture,  par  H.  Saladin.  Paris,  in-8, 
1907.  A.  Picard,  éditeur. 

Nous  avons  jugé  inutile  de' mettre  à  la  fin  de  ce  volume  une  Bibliographie,  car  celle 
que  nous  aurions  pu  dresser  se  trouve  très  complète  dans  le  Manuel  d'art  musulman 
auquel  nous  renvoyons  ici. 


AVANT-  PROPOS. 

architectes,  les  céramistes,  les  jardiniers  qui  travaillent  aux  monuments 
dont  les  sultans  Hafsides  ont  embelli  la  ville  sont  tous  des  arabes  venus 
d'Andalousie  »  ;  et,  depuis  cette  époque  jusqu'à  nos  jours,  c'est  à  ces 
traditions  andalouses  que  se  rattache  l'art  tunisien,,  soit  qu'au  grand 
exode  qui  suivit  la  prise  de  Grenade  par  Ferdinand  et  Isabelle  en  1492, 
de  nombreux  arabes  d'Espagne  soient  venus  se  fixer  en  Tunisie,  soit 
qu'au  dernier  exode,  celui  de  1610,  le  même  phénomène  se  produisît,  et 
sur  ce  point  les  traditions  des  artisans  de  Tunis  et  le  témoignage  des 
historiens  sont  unanimes  ;  soit  encore  que  des  artisans  marocains  soient 
venus  se  fixer  à  Tunis,  et  nous  en  avons  la  .preuve  pour  différentes 
époques  ;  ceux-ci  dépositaires  incontestés  de  la  tradition  andalouse,  ou 
pour,  être  plus  conforme  à  la  terminologie  admise,  moresque,  ont  à 
chacune  de  leurs  interventions  ramené  au  style  moresque  la  mode  tuni- 
sienne. C'est  ainsi  que  comme  nous  le  verrons  plus  loin,  des  céramistes 
et  des  peintres  marocains  ont  travaillé  aux  revêtements  de  mosaï- 
que, de  faïence  et  aux  plafonds  du  Dar-el-bey  de  Tunis,  et  que  plus 
tard,  un  artiste  marocain,  Hadj  Hassen  el  Fassi  passant  à  Tunis  pour 
aller  faire  son  pèlerinage  à  la  Mecque,  y  fut  retenu  par  ordre  du  fameux 
ministre  Khéreddine  (c'est  donc  un  événement  presque  contemporain 
puisqu'il  se  passa  au  XIXe  siècle)  non  seulement  pour  y  décorer  de 
sculptures  sur  plâtre  la  voûte  du  tombeau  de  Sidi  Brahim-er-Rihaï, 
mais  encore  pour  y  former  des  élèves  dont  cet  intelligent  ministre 
prenait  l'entretien  à  ses  frais. 

Nous  verrons  qu'à  partir  de  l'occupation  ou  plutôt  du  protectorat 
ottoman  établi  par  Barberousse,  l'influence  de  l'art  turc  se  faisait  sentir, 
non  pas  précisément  dans  l'architecture,  puisque  seule  la  mode  d'employer 
des  voussoirs  colorés  alternativement  en  blanc  et  en  noir  dans  les  arcades, 
et  qui  date  du  XVIe  siècle,  semble  venir  des  Turcs  (quoiqu'elle  ait  pu 
venir  aussi  d'Italie),  mais  surtout  dans  les  arts  décoratifs,  peinture  et 
sculpture  (influence  caractérisée  par  l'usage  presque  exclusif  des  formes 
arabescales  empruntées  aux  fleurs  et  aux  plantes)  et  aussi  dans  la  broderie 
et  l'ornementation  des  étoffes.  Cette  influence  est  quelquefois  prépondé- 
rante, comme  dans  l'ornementation  des  dalles  tombales,  d'autres  monu- 
ments nous  la  montrent  parallèlement  à  celle  de  l'art  traditionnel 
caractérisé  par  l'arabesque  géométrique,  comme  dans  les  revêtements  en 
plâtre  découpé  au  fer.  Enfin,  une  troisième  influence,  l'influence  euro- 
péenne, se  fait  sentir  à  partir  du  XVIe  siècle,  clans  l'architecture,  les  arts 
décoratifs  et  ceux  de  l'ameublement.  —  Cette  influence  est  due  à  deux 
causes  bien  différentes.  La  première,  celle  qui  s'exerce  pour  ainsi  dire 


4  AVANT-PROPOS 

directement  sur  les  productions  locales,  c'est  l'introduction  de  la  main- 
d'œuvre  européenne  dans  la  construction  et  les  arts  mécaniques.  La  seconde 
provient  de  l'importation  de  meubles,  d'étoffes,  et  même  de  matériaux 
sculptés  tels  que,  colonnes,  chapiteaux,  bases,  chambranles  de  portes  et  de 
fenêtres  en  marbre.  Nous  en  verrons  plus  loin  des  exemples  nombreux. 

La  première  introduction  de  main-d'œuvre  européenne  se  manifeste 
par  les  travaux  exécutés  par  les  esclaves  chrétiens  dont  les  corsaires 
barbaresques  amenaient  chaque  année  un  nombre  considérable  ;  parmi 
eux  les  ouvriers  du  bâtiment,  les  artisans  de  tout  ordre  que  les  Tunisiens 
employaient  pour  leurs  travaux,  introduisaient,  peut-être  malgré  leurs 
maîtres,  des  formes  européennes  dans  l'art  tunisien.  Les  artistes  même 
eurent  leur  part  dans  cette  influence,  car  voici  ce  que  dit  Mariette  dans 
la  préface  delà  seconde  édition  du  Traité  d'Architecture  de  Daviler1, 
où  il  donne  l'histoire  de  la  vie  de  A.-C.  Daviler,  architecte  :  «  Envoyé  à 

vingt  ans  à  l'académie  que  le  Roy  de  France  entretient  à  Rome,  

il  fut  accompagné  dans  ce  voyage  par  Antoine  Desgodetz   Des 

corsaires  alg'ériens  qui  rencontrèrent  la  felouque  sur  laquelle  ils  étaient 
montés,  l'attaquèrent,  s'en  emparèrent  et  firent  esclaves  tous  ceux  qui 

s'y  trouvaient  L'amour  de  son  art  ne  lui  permit  pas  de  dissimuler, 

il  fDaviler)  ne  resta  pas  longtemps  oisif,  il  chercha  de  l'occupation  et  il 
y  a  lieu  de  croire  qu'on  lui  en  donna.  J'ai  entre  les  mains  un  dessin 
original  de  lui,  qui  représente  le  plan  et  l'élévation  d'une  mosquée  qui 
a  dû  être  construite  à  Tunis  sur  son  dessein,  dans  la  grande  rue  qui 
conduit  au  faubourg  de  Babaluch  (ce  doit  être  Bab-el-Alloudj).  L'archi- 
tecture en  est  de  fort  bon  g'oùt.  »  Et  ce  n'est  pas  seulement  dans  la 
forme  que  cette  influence  se  fit  sentir,  certains  procédés  industriels 
furent  importés  par  les  captifs  chrétiens.  C'est  ainsi  qu'à  mon  avis  les 
procédés  de  fabrication  de  la  faïence  à  émail  stannifère,  au  grand  feu, 
dont  il  reste  tant  de  beaux  panneaux  de  revêtement  à  Tunis,  y  furent 
importés  par  des  Italiens,  car  ces  procédés,  suivis  jusqu'à  nos  jours  à 
Tunis  pour  cette  fabrication,  sont  absolument  semblables  à  ceux  qui 
étaient  pratiqués  aux  XVIe  et  xvnc  siècles  en  Italie,  et  sont  très  différents 
de  ceux  que  les  Mores  d'Espagne,  ou  Andalous,  avaient  apportés  à 
Tunis  soit  au  XIIIe  siècle,  soit  plus  récemment  à  la  fin  du  XIVe,  comme 
on  peut  le  voir  par  exemple  dans  les  faïences  du  mihrab  de  la  Zaouïa 
de  Sidi  Gassem  el  Djelizi  à  Tunis  2. 

1  Paris,  1738. 

-  Un  bey  fonda  même  au  xviii0  siècle  une  petite  fabrique  de  faïence  à  la  Marsa,  mais 
c'est  de  la  faïence  purement  italienne  qui  y  fut  produite,  italienne  comme  modèle  et  décor- 


AVANT-PROPOS  5 

Nous  verrons  dans  les  édifices  que  nous  aurons  à  examiner  dans  les 
chapitres  suivants  que  de  ce  mélange  d'influences  est  née  une  variété  de 
style  arabe  qui  est  loin  d'être  méprisable,  c'est  un  style  moins  original 
que  le  style  moresque,  mais  par  cela  même  qu'il  est  européanisé  en 
partie,  il  nous  semble  très  aisément  adaptable  à  nos  mœurs  et  à  notre 
confort  moderne. 


Uiclie  Garrigut'i. 

Tunis.  —  Juive  en  costume  de  ville. 


i  j  I 


Citclio  Garrigues. 

Le  Port  Je  la  Goulette. 


TUNIS 


CHAPITRE  PREMIER 

HISTOIRE 

L'origine  de  Tunis  est  contemporaine  de  l'établissement  des  Phéni- 
ciens à  Carthage,  on  croit  même  qu'elle  lui  serait  antérieure  et  qu'elle 
aurait  été  fondée  en  même  temps  qu'Utique.  Elle  est  mentionnée  comme 
la  seconde  e  après  Carthage.  au  moment  de  la  première  guerre  puni- 
que. Déjà  à  une  époque  antérieure  Tunis  était  un  port  maritime,  puisque 
lors  des  Q-uerres  de  Carthaoe  contre  la  Sarclaione.  Marseille  ou  la  Sicile. 

o  o  o 

les  navires  de  Tunis  combattaient  avec  ceux  de  Carthage. 

En  3Q5  avant  J.-C.  une  révolution  des  peuplades  de  l'intérieur  contre 


- 


T  UNIS 


Cartilage  prit  une  telle  importance  que  leurs  troupes  envahirent  et  pil- 
lèrent Tunis  et  ne  s'arrêtèrent  que  devant  les  fortifications  inexpugnables 
de  Cartilage.  D'ailleurs  l'importance  de  Tunis  est  telle  à  ces  époques 
reculées  que  son  nom  est  mentionné  dès  l'an  508  avant  J.-C.  dans  les 
traités  conclus  entre  Rome  et  Cartilage.  Tunis,  Carthage  et  U  tique  sont 

les  trois  grandes  villes  puniques. 

Kégulus  s'en  empare  en  même 
temps  que  la  côte  d'Afrique  après 
avoir  vaincu  Amilcar  et  Hannon  dans 
une  bataille  navale  où  il  coule  trente 
galères  de  Carthage  et  s'empare  de 
soixante-cinq  d'entre  elles.  Il  y  établit 
son  quartier  général  afin  de  menacer 
Carthage  de  près,  mais  le  Lacédémo- 
nien  Xantippe  après  un  combat  meur- 
trier en  chasse  les  Romains  et  s'em- 
pare de  Régulus. 

Nous  devons  aussi  rappeler  qu'un 
moment  la  révolte  des  Mercenaires  mit 
Carthage  à  deux  doigts  de  sa  ruine,  les 
soldats  cantonnés  pour  ainsi  dire  par  le 
sénat carthasden  à  Sicca  Veneria  se  ré- 
voltèrent  et  s'emparèrentde  Tunis  d'où 
ils  menacèrentla  capitale.  Tout  le  mon- 
de a  présents  à  l'esprit  les  récits  mer- 
veilleux de  cette  terrible  guerre  que 
Flaubert  a  décrite  avec  une  magie  de 
style  incomparable  et  qu'il  a  si  admira- 
blement placée  dans  son  cadre  exact. 
Retranchés  dans  Tunis,  ils  y  sont  assiégés  par  xlmilcar  qui  ne  peut 
les  y  forcer,  mais  qui  finit  cependant,  en  les  affaiblissant  par  des  combats 
continuels,  par  les  décider  à  une^action  générale  où  les  forces  des  révoltés 
sont  définitivement  brisées.  Après  la  troisième  guerre  punique,  TAfrique 
devenait  une  province  romaine. 

Carthage  prise,  Tunis  suivit  sa  fortune,  mais  sa  renaissance  suivit 
aussi  celle  de  son  ancienne  métropole.  Caïus  Gracchus  se  préoccupa  le 
premier  de  relever  de  ses  ruines  la  vieille  capitale  punique  et  y  établit 
un  certain  nombre  de  colons,  plus  tard  César  y  envoya  aussi  des  colons, 
mais  c  est  à  partir  du  règne  d'Auguste  que  la  colonisation  de  Carthage 


Uuiic  (iami 


Fragment  de  Stèle  Punique  au  musée 
de  Saint-Louis,  à  Carthage. 


10 


TUNIS 


prit  un  réel  et  rapide  développement.  Sa  prospérité  et  celle  de  l'Afrique 
romaine  ne  firent  que  s'accroître  jusqu'à  la  fin  de  l'empire  romain,  car 
avant  la  translation  de  l'empire  à  Constantinople  elle  était,  comme  l'a 
dit  Solin,  la  seconde  ville  du  monde,  après  Rome.  c<  La  première  et  pres- 
que la  mère  de  toutes  les  villes  d'Afrique,  disait  Salvien,  toujours  la 
rivale  de  Rome,  autrefois  par  ses  armes  et  sou  courage,  depuis  par  sa 
grandeur  et  sa  magnificence   ». 

Actuellement,  je  ne  connais  rien  à  Tunis  qui  puisse  se  rattacher  aux 
monuments  de  la  Tunis  punique. 

Il  n'en  est  pas  de  même  de  la  ville  romaine  qui  s'étendit  sur  ce  que 
des  sièges  successifs  avaient  pu  laisser  de  la  ville  primitive- et  le  commen- 
cement de  sa  renaissance  dut  coïncider  probablement  avec  celui  de  Car- 
tilage lorsque  Auguste  y  envoya  cinq  mille  colons  pour  la  peupler  et  la 
relever  de  ses  ruines. 

.S'il  est  possible  en  effet  de  penser  que  parmi  les  fragments  antiques 
que  l'on  découvre  à  chaque  pas  dans  les  rues  de  Tunis,  une  grande  par- 
tie peut  provenir  du  pillage  de  Carthage.  il  n'en  est  pas  moins  vrai  que 
beaucoup  d'autres  doivent  provenir  des  restes  de  la  Tunis  romaine,  dont 
il  subsiste  d'ailleurs  des  vestiges  assez  importants  dans  le  Dar-el-Bey  ou 
Palais  du  Bey,  clans  la  partie  la  plus  élevée  de  la  ville.  Ce  sont  des 
arcades  à  pilastres,  avec  voûtes  en  berceau,  que  j'y  ai  signalées  dès  1885 
et  qui  très  probablement  appartiennent  à  un  théâtre  antique.  Il  n'est 
pas  douteux  qu'une  exploration  plus  approfondie  que  celle  que  j'ai  pu  en 
faire  ne  permette  de  découvrir  clans  les  sous-sols  de  cet  édifice,  et  même 
dans  les  caves  des  bâtiments  voisins  d'autres  vestiges  de  ce  grand  monu- 
ment. 

Il  est  fort  probable  que  toute  la  ville  haute  a  dû  être  construite  sur 
les  ruines  ou  sur  l'emplacement  de  la  Tunis  romaine  et  punique.  Cette 
ville  antique  ne  devait  pas  descendre  beaucoup  plus  bas  que  la  grande 
mosquée  ou  tout  au  moins  que  le  milieu  de  la  rue  de  l'Eglise,  car  les 
historiens  arabes  disent1  que«  la  grande  mosquée  domine  la  mer,  mosquée 
dont  l'édification  de  même  que  celle  de  l'Arsenal  est  due  à  Obeïd-Allah- 
ibn  el  Habhab  qui  amena  la  mer  jusqu'à  ce  point  ».  Depuis  lors  les 
décombres,  les  débris  de  toute  sorte  ont  comblé  peu  à  peu  les  bas-fonds 
du  lac.  le  canal  d'Obeïd-Allah  a  été  comblé  aussi  et  la  ville  s'est  étendue 
peu  à  peu  en  descendant  vers  l'Est  ;  la  ville  européenne  peut  être  con- 
sidérée par  conséquent  comme  ayant  été  construite  sur  le  terrain  gagné 

1  Kitab  el  Istibcar.  Recueil  de  Constantine ,  1899. 


HISTOIRE 


sur  le  lac.  ce  qui  actuellement  n'est  pas  sans  présenter  de  grandes  diffi- 
cultés techniques  pour  la  fondation  des  maisons  des  quartiers  nouveaux, 
car  le  terrain  n'y  a  qu'une  consistance  médiocre. 

Mais  bientôt  le  flot  des  barbares  envahissait  l'empire  et  les  Vandales 
traversant  le  détroit  des  colonnes  d'Hercule,  passaient  en  Afrique  et  leur 
flot  dévastateur  commençait  son  œuvre  de  destruction  générale. 


Cliché  Sadoux. 

Mosaïque  d'un  palais  de  Cartilage1. 


Si  nous  retrouvons  à  Carthage  des  ruines  de  l'époque  chrétienne,  anté- 
rieures, contemporaines  et  postérieures  à  l'occupation  Vandale,  rien  ne 

1  Un  certain  nombre  de  photographies  que  nous  donnons  dans  cet  ouvrage  sont  dues 
à  feu  E.  Sadoux,  inspecteur  du  Service  des  Antiquités  et  des  Arts  de  la  Régence  de 
Tunis  qui  a  exécuté  pour  ce  Service  un  nombre  considérable  de  clichés.  On  peut  en  admi- 
rer une  faible  partie  exposée  dans  les  salles  annexes  du  musée  du  Bardo.  Je  crois  néces- 
saire de  rappeler  ici  la  mémoire  de  cet  excellent  artiste  dont  le  concours -a  été  si  précieux 
aux  directeurs  des  Antiquités,  il  fut  leur  fidèle  et  consciencieux  collaborateur  pen- 
dant près  de  quinze  années.  Parcourant  la  Tunisie  en  tous  sens,  relevant  les  monuments 
antiques,  surveillant  et  dirigeant  les  fouilles  exécutées  pour  le  Service,  il  a  été-un  des 
meilleurs  auxiliaires  de  la  science  archéologique  en  Tunisie.  Mais  ses  soins  n'étaient  pas 
exclusivement  réservés  à  l'archéologie  classique,  il  a  surveillé  quelques  restaurations  de 
monuments  arabes,  notamment  celles  de  la  mosquée  du  Barbier  et  de  la  mosquée  de  Sidi- 
Okba  à  Kairouan  (exécutés  par  l'architecte  indigène__de  l'administration  des  Habous).  Il 
avait  bien  souvent  tenté  d'attirer  l'attention  des  pouvoirs  publics  sur  les  monuments 
arabes  et  sur  les  industries  indigènes  de  la  métropole  et  des  provinces. 


12 


TUNIS 


subsiste  à  Tunis  des  anciennes  églises  chrétiennes,  sinon  la  Djama  el 
Ksar  où  la  tradition  locale  veut  voir  une  ancienne  église  transformée  en 
mosquée  et  la  légende  naïve  qui  se  rattache  à  la  Djama  es-Zitouna  : 
e  une  église  1  s'élevait  à  remplacement  même  du  minaret  actuel,  et  un 
moine  nommé  Tarchich  3^  avait  sa  cellule.  Les  bandes  de  partisans 
venaient  camper  tout  à  côté,  et  ils  s'adoucissaient  aux  récits  du  moine. 
Ils  disaient  :  ce  moine  nous  apprivoise  (tou'nis)  si  bien  que  le  nom  de 
Tunis  resta  à  la  localité  2.  »  Voilà  encore  un  exemple  de  l'habitude  des 
Arabes  de  chercher  par  des  analogies  de  mots  (on  pourrait  même  dire 
par  des  calembours)  l'étymologie  des  mots  dont  ils  ignoraient  l'origine, 
nous  avons  autrefois,  M.  Cagnat  et  moi,  rapporté  l'étymologie  supposée 
du  nom  de  Sousse  (Voyage  en  Tunisie  par  M.  R.  Cagnat  et  Saladin,  dans 
le  Tour  du  monde)  et  les  Sfaxiens  attribuent  le  nom  de  leur  ville  à  la 
quantité  de  concombres  [sfàkous]  qu'on  y  cultivait  jadis,  sans  se  repor- 
ter au  nom  ancien  de  la  ville,  Sfakès. 

Dévastée  comme  toutes  les  autres  villes  de  l'Afrique  par  les  Vandales 
vers  430  de  notre  ère.  elle  partagea  avec  Carthage  le  rôle  de  capitale  de 
l  empireéphémère  fondépar  Genséric, maisen  535  Bélisaire  dans  unerapide 
campagne  ramenait  l'Afrique  sous  le  sceptre  du  basileus  et  Tunis,  comme 
Carthage,  devenait  byzantine.  Cent  ans  après  à  peine,  Amr-ibn-el-Aas, 
le  conquérant  arabe  de  l'Egypte  formait  une  armée  pour  s'emparer  de 
l'Afrique  du  nord  et  occupait  la  Tripolitanie,  Abdallah-ibn-Saad poussait 
ses  troupes  jusqu'à  Africa  (la  Mahdia  actuelle,  ville  de  la  côte  tuni- 
sienne située  entre  Monastir  et  Sfax)  les  expéditions  successives  d'Ab- 
dallah-ibn-Zobeïr  et  d'Okba-ben-Nâfi  remplaçaient  partout  la  domina- 
tion byzantine  par  celle  des  musulmans  ;  enfin  Hassan-ben-Nooman,  en 
69  de  l'hégire  et  sous  le  khalifat  d'Abdel  Malik-ibn-Merouàn  s'emparait 
de  Carthage  et  terminait  ainsi  la  conquête  de  l'Afrique.  Carthage  détruite 
et  pillée,  il  embellissait  de  ses  dépouilles  non  seulement  Tunis,  mais 
même  Kairouan  dont  à  mon  avis  une  grande  partie  des  colonnes,  bases 
et  chapiteaux  de  la  grande  mosquée  proviennent  de  la  vieille  capitale  de 
l'Afrique  :;.  A  partir  de  ce  moment  l'occupation  arabe  devient  définitive 
et  peu  à  peu  disparaissent  à  la  fois  le  christianisme  et  la  culture  romaine; 

1  On  11  trouvé  en  effet  en  faisant  les  fondations  de  ce  minaret,  reconstruit  récem- 
ment, un  linteau  décoré  d'un  chrisme,  ce  qui  donne  une  grande  probabilité  à  cette 
légende.  Une  autre  légende  dit  que  cette  église  était  consacrée  à  sainte  Olive,  d'où  par 
tradition  le  nom  de  la  Djama  Zitouna,  ou  de  l'Olivier. 

2  Kitab  el  Istibcar.  Recueil  Je  Constantinc ,  1899. 

3  Cf.  Monographie  Je  Sidi  Okba  Je  Kairouan,  par  H.  Saladm.  Leroux,  1903.  —  J'y 
ai  indiqué  les  preuves  du  fait  que  j'avance  ici. 


HISTOIRE  13 

l'islamisme  règne  en  maître  sur  l'Afrique.  Jusqu'à  la  fin  du  VIIIe  siècle 
de  notre  ère  les  khalifes  avaient  gouverné  directement  l'Afrique  en  y 
envoyant  des  émirs;  le  dernier  de  ceux-ci.  Ibrahim-ibn-el-Aglab  nommé 
par  Haroun-al-Rachid,  comme  gouverneur,  se  proclame  en  184  de  1  hé- 
gire (800  de  l'ère  chrétienne)  maître  absolu  et  indépendant  à  Kairouan 


Cuclie  iNiruracill. 


La  Mosquée  Zitouna  et  le  nouveau  Minaret. 

dont  il  fait  sa  capitale,  et  c'est  à  partir  de  ce  moment  que  l'Afrique 
musulmane  peut  être  considérée  comme  séparée  en  fait  du  khalifat 
d'Orient,  malgré  les  liens  très  faibles  de  vassalité  qui  la  relièrent  d'une 
façon  intermittente  aux  souverains  de  Bagdad. 

I£n  281  de  l'hégire  (894  de  notre  ère)  Abou-Ishak  transférait  la  capi- 
tale du  rovaume  aglabite  à  Tunis  et  y  construisait  un  palais  royal.  C  est 
donc  à  partir  de  cette  date  que  Tunis  peut  être  rangée  au  nombre  des 
villes  capitales  des  royaumes  musulmans.  La  dynastie  aglabite  fut  détrô- 
née vers  296  de  l'hégire  (908  de  J.-C.)  par  Abou-Mohammed-Obeid- 


i/j  TUNIS 

Allah,  fondateur  de  la  dynastie  fatimite  qui  établit  sa  capitale  à  Mahdia, 
l'ancienne  Africa,  qu'il  reconstruisit  en  entier  et  sur  un  plan  plus  gran- 
diose ;  mais  en  362  de  l'hégire  (972  de  J.-C),  Djoher,  général  du  calife 


Cliché  Garrigues. 

Minaret  de  la  Mosquée-el-Ksar,  fondée  par  Hassan-ben-Nooman. 


fatimite  El-Moëz-ledin-illah  conquérait  l'Egypte  et  y  fondait  une  nouvelle 
ville  qu'il  appelait  Kahira  (le  Caire)  à  côté  des  villes  bâties  par  Amrou 
et  Ahmed-ibn-Touloun  ;  les  fatimites  en  faisaient  leur  capitale,  et  ne 
laissaient  en  Tunisie  qu'un  vice-roi. 

Le  premier  de  ceux-ci,  Youssouf-aboul-Foutouh-el-Sanhadji,  fonda  à 
Tunis  la  dynastie  des  Zeirites,  dont  le  dernier  souverain  Hassan,  vaincu 


HISTOIRE 


parles  Normands  de  Sicile  qui  lui  avaient  pris  Djerba,  Sfax,  Mahdia, 
Monastir  et  Sousse  vint  solliciter  le  secours  d'Abd-el-Moumen.  le  fonda- 
teur de  la  dynastie  marocaine  des  Almohades.  Celui  ci,  à  la  tête  d'une 


Minaret  de  la  Mosquée  de  la  Kasba. 


armée  considérable  s'empara  successivement  de  Tunis,  de  .Sfax,  de  Gabès, 
de  Tripoli,  et  enfin,  en  l'année  555  de  l'hégire  (1160  de  J.-C.)  delà  place 
très  forte  de  Mahdia  où  les  Normands  de  Sicile  avaient  tenu  avec  une 
opiniâtreté  remarquable  pendant  près  d'une  année. 

Abd-el-Moumen,  loin  de  rendre  alors  la  Tunisie  au  prince  dépossédé, 
la  réunit  à  son  empire  et  ce  furent  des  gouverneurs  envoyés  du  Maroc 


TUNIS 


qui  eurent  à  gérer  pour  ainsi  dire  le  pays  pour  le  compte  du  Sultan 
Almohades.  Cette  période  toute  de  vexations,  d'oppression,  de  spoliations 
dura  jusqu'au  commencement  du  xin"  siècle  de  notre  ère,  oùles  Almoha- 
des furent  chassés  de  Tunisie  par  les  Almoravides  d'Ali-ben-Ishak. 
Reconquise  par  Abou-abd-allah-Mohammed  fils  d'El  Mansour,  elle  reçut 
comme  gouverneur  Abd-el-Ouahed-Abou-Hafs  en  603  de  l'hégire  (1206  de 
J.-C.)  dont  les  descendants  régnèrent  sur  Tunis  sous  le  nom  de  Hafsides. 

Les  successeurs  de  ce  gouver- 
neur et  ses  descendants,  se  rendi- 
rent rapidement  assez  puissants 
pour  chercher  à  se  rendre  indé- 
pendants, et  le  premier  d'entre 
eux,  qui  s'éleva  au  rang  suprême 
fut  Abou-Abdalîah-Mohammed-el- 
Mostancer-billah  sous  le  règne  du- 
quel (en  669  de  l'hégire,  1270  de 
J.-C.)  le  roi  de  France  saint  Louis 
vint  à  la  tête  d'une  armée  nom- 
breuse, prendre  Carthage  et  assié- 
ger Tunis.  Mais  la  mort  du  roi  de 
France  suivie  d'un  traité  de  paix  et 
du  départ  des  croisés,  laissait 
les  Hafsides  paisibles  possesseurs 
de  leur  royaume.  Et  c'est  cette 
djmastie  qui  vit  s'embellir  et  s'a- 
grandir Tunis,  et  devenir  une  des 
plus  belles  villes  de  l'Islam.  Nom- 
breux sont  encore  à  Tunis  les  édi- 
fices, mosquées  ou  medersas,  construits  sous  leur  règne. 

Ils  agrandirent  la  grande  mosquée  ou  mosquée  Zitouna  à  plusieurs 
reprises.  La  grande  mosquée  de  la  Kasba  et  son  beau  minaret  furent 
élevés  par  Abou-Zakaria  de  123 1  à  1235  de  notre  ère.  Leurs  palais  furent 
célèbres,  celui  d'Abou  Fehr  (à  l'Ariana  près  de  Tunis)  par  exemple,  dont 
on  a  retrouvé  tout  dernièrement  les  vestiges.  Ce  palais  comprenait  des 
pavillons  d'habitation,  entourés  de  jardins  avec  de  grandes  pièces  d'eau 
qui  reflétaient  les  ombrages  des  pins  et  des  cyprès  et  des  kiosques  mer- 
veilleux ornés  de  marbres  et  de  faïences,  aux  plafonds  de  bois  sculptés, 
dorés  et  peints  et  où  des  jets  d'eau  entretenaient  une  éternelle  fraîcheur. 
Au  commencement  du  xvi'  siècle,   le  dernier  souverain  Hafside, 


CilClH'  b.ddvl 


Entrée  de  la  Méda  (Salle  des  ablutions) 
de  la  Djama  Zitouna. 


HISTOIRE  17 

JVioulay-Hassan,  lit  étrangler  tous  ses  frères,  en  montant  sur  le  trône  ; 
le  plus  jeune  Réchid  cependant  échappa  au  massacre,  s'enfuit  à  Alger  et 
se  réfugia  sous  la  protection  du  célèbre  Khaïr-ed-dine,  un  des  fameux 


Tombeau  de  Mrad-bey  et  Minaret  de  la  Mosquée  d'Hamouda  Pacha. 


frères  Barberousse  qui,  comme  on  le  sait,  s'étaient  déclarés  vassaux  de  la 
Sublime  Porte  dès  qu'ils  avaient  pu  s'emparer  du  pouvoir  à  Alger.  Ce 
protecteur  était  bien  mal  choisi  par  Réchid,  car  il  en  profita  pour  tenter 
la  conquête  de  Tunis,  en  son  nom  personnel  et  avec  l'appui  de  la  flotte 


i8 


TUNIS 


ottomane.  Moulay-Hassan  chassé  de  Tunis  par  Barberousse  se  décide  à 
demander  l'aide  du  puissant  empereur  d'Occident,  Charles-Quint,  et 
réussit  à  l'obtenir. 

Cette  campagne  de  Charles-Quint  contre  Tunis,  qu'ont  immortalisée 
non  seulement  les  historiens,  mais  encore  les  artistes  (car  au  Palais  Royal 
de  Madrid  sont  conservées  les  merveilleuses  tapisseries  qui  en  repré- 
sentent les  principaux  épisodes)  débuta  par  deux  succès,  la  prise  de  la 
<  Toulette  et  celle  de  Tunis  ;  cette  dernière  ville  fut  abominablement  pillée 
et  des  trésors  d'art  et  de  science  impitoyablement  détruits,  les  palais 
incendiés,  les  manuscrits  précieux  brûlés  ou  jetés  a  la  voirie,  la  grande 
mosquée  souillée  par  les  chevaux  de  la  cavalerie  espagnole,  et  c'est  à 
cette  dévastation  barbare  que  nous  devons  certainement  la  disparition  de 
bien  des  chefs-d'œuvre  de  l'art  arabe  à  Tunis.  Deux  ans  plus  tard, 
en  1537,  Sousse  était  soumise;  en  1539,  André  Doria  s'emparait  de  Sfax, 
de  Sousse,  de  Monastir,  après  avoir  réduit  à  la  suite  d'un  siège  difficile 
l'inexpugnable  Mahdia. 

La  Tunisie  semblait  destinée  à  une  occupation  définitive  par  les 
chrétiens,  malgré  des  retours  offensifs  et  souvent  couronnés  de  succès 
où  les  musulmans  réussissaient  à  expulser  momentanément  les  nouveaux 
conquérants;  mais  les  dernières  victoires  de  don  Juan  d'Autriche  qui 
était  parvenu  à  reprendre  Tunis,  Bizerte,  à  renforcer  les  garnisons 
espagnoles  des  villes  de  la  côte,  finirent  par  porter  ombrage  au  sultan 
Sélim  II,  le  fils  du  grand  Soliman  ;  le  célèbre  Sinan  Pacha,  à  la  tête  d'une 
flotte  formidable,  conduite  par  Kilidj-ali,  l'ancien  dey  d'Alger,  se 
présenta  devant  les  côtes  de  Tunisie,  reprit  Tunis  d'abord,  après  avoir 
bloqué  la  (roulette,  qui  fut  définitivement  reprise  aux  Espagnols  en  1573. 
La  chute  de  cette  forteresse  consacrait  la  conquête  définitive  de  la 
Tunisie  par  les  Turcs.  Ceux-ci  y  établirent  un  gouvernement  analogue  à 
celui  de  la  régence  d'Alger  :  un  conseil  de  gouvernement  composé  de 
chefs  militaires  administrant  le  pays  sous  l'autorité  suprême  d'un  pacha 
investi  par  le  grand  seigneur  et  qui  prit  le  nom  et  le  titre  de  bey.  Cette 
organisation  ne  manqua  pas  de  présenter  tous  les  inconvénients  inhérents 
à  sa  constitution,  révolutions  militaires,  émeutes,  et  de  cet  état  un  peu 
anarchique,  seuls  les  beys  énergiques  comme  Mourad-Bey  Ie''  surent  tirer 
un  peu  d'ordre  et  de  prospérité.  A  ce  moment,  malgré  les  vices  de  cette 
administration  despotique  et  arbitraire,  Tunis  voyait  sa  richesse  s'accroître 
d'une  façon  extraordinaire,  tant  par  le  grand  commerce  qui  se  faisait 
entre  la  Tunisie,  l'Algérie,  la  Tripolitaine,  l'Egypte,  l'Asie  Mineure  et 
le  centre  de  l'Afrique,  et  aussi  avec  les  pays  européens,  que  par  la  guerre 


HISTOIRE  19 

de  course  que  les  hardis  marins  barbaresques  entretenaient  contre  tous 
les  pays  chrétiens  de  la  Méditerranée.  C'est  de  cette  époque  que  datent 
les  plus  beaux  monuments  de  la  Tunis  arabe.  Mais  comme  les  bevs 
étaient  nommés  par  le  Diwan,  conseil  de  gouvernement  composé  des 
chefs  de  la  milice  turque,  leur  existence  était  subordonnée  non  seulement 
au  caractère  électif  de  leur  nomination,  mais  encore  à  une  foule  de 
révolutions  intérieures  suivies  de  morts  violentes  ;  combien,  en  effet,  de 


Cliché  Neurilein. 


L'avenue  de  la  Marine  et  l'ancienne  Cathédrale. 

ces  beys  n'ont-ils  pas  succédé  à  celui  qu'ils  venaient  de  voir,  et  peut-être 
de  faire  mettre  à  mort?  Aussi,  vers  1650,  une  réaction  se  produisit-elle 
pour  enlever  aux  milices  le  droit  à  l'élection  et  aux  révolutions  de  palais. 
Deux  frères,  Ali  et  Mohammed-Bey  s'emparent  du  pouvoir,  organisent 
une  armée  dévouée  et  rendent  héréditaire  le  trône  dans  leur  famille. 
Leurs  descendants  se  succédèrent  jusqu'en  1706  où  Hassan-bey.  fils 
d'Ali-el-Turki  détrôna  Ibrahim  ech-Chérif,  et  fonda  la  dynastie  Husseïnite 
qui  règne  encore  de  nos  jours  à  Tunis.  Son  règne  fut  très  prospère,  mais 
se  termina  par  une  suite  de  désastres  et  il  périt  enfin  assassiné.  Un  des 
règnes  les  plus  heureux  fut  celui  d'Hamouda  Pacha,  sous  le  règne  duquel 
fut  élevée  sa  mosquée  éponyme  dont  le  gracieux  minaret,  le  plus  élégant 


20  TUNIS 

de  tous  ceux  de  Tunis,  s'élève  encore  à  l'angle  des  rues  de  la  Kasba  et 
de  Sidi  ben  Arouz.  Sous  les  princes  de  la  dynastie  husseïnite,  la  Tunisie 
et  Tunis  surtout,  jouirent  d'une  grande  prospérité  et  la  capitale  s'enrichit 
de  palais  et  de  monuments  remarquables.  Cette  prospérité  ne  commença 
guère  à  décliner  que  vers  le  commencement  du  xixe  siècle  par  suite  du 
peu  de  fermeté  des  souverains,  de  la  toute-puissance  de  leurs  favoris  et 
d'une  indolence  administrative  telle  que  toutes  les  ressources  de  la 
Régence  furent  successivement  compromises  en  même  temps  que  son 
commerce  et  son  agriculture  déclinaient  de  plus  en  plus.  Quelques 
ministres  d'une  intelligence  remarquable,  tels  que  le  fameux  Khéreddine 
essayèrent  d'enrayer  cette  décadence,  mais  leurs  efforts  furent  vains.  Un 
seul  remède  s'imposait,  héroïque  il  est  vrai,  le  protectorat.  Le  bey  Sadok 
le  comprit,  et  c'est  du  jour  où  il  remit  entre  des  mains  françaises 
l'administration  de  ses  finances  et  la  direction  des  principaux  services  de 
la  Régence,  que  la  Tunisie  a  réparé  ses  pertes  et  retrouve  peu  à  peu  les 
éléments  de  son  ancienne  prospérité.  Les  routes,  les  ports,  les  chemins 
de  fer  facilitent  la  renaissance  de  son  commerce.  Ses  finances  prospères 
lui  donnent  un  crédit  égal  à  celui  des  Etats  les  plus  riches,  la  sécurité  a 
ranimé  partout  le  commerce  et  l'agriculture  et  peu  à  peu  les  contrées 
incultes  qui  formaient  en  grande  partie  les  terrains  de  parcours  des 
tribus  nomades,  sont  rendues  à  la  culture  des  céréales,  de  la  vigne,  de 
l'olivier.  Tunis  elle-même,  en  attirant  les  capitaux  français  par  sa  situation 
merveilleuse  et  son  port,  s'accroît  tous  les  jours  de  quartiers  nouveaux. 
La  ville  arabe  est  respectée,  centre  d'une  vie  indig-ène  remarquablement 
intense  au  point  de  vue  commercial,  elle  ne  peut  que  conserver  son  aspect, 
puisque  sa  population  indigène  devenue  plus  prospère  et  plus  riche  par 
la  sécurité  des  transactions,  ne  peut  que  s'augmenter  peu  à  peu.  C'est 
d'elle  seule  que  nous  nous  occuperons  ici,  car  c'est  elle  qui  est  la  ville 
d'art.  La  ville  européenne  est  trop  jeune  encore  pour  qu'on  puisse  y 
chercher  le  charme  que  les  siècles  ont  laissé  sur  ce  qu'ils  ont  consacré, 
mais  qui  sait,  peut-être  un  jour  viendra  où  les  Tunisois  après  avoir 
sacrifié  comme  ils  le  font  jusqu'ici,  aux  nécessités  de  la  vie  réelle,  par  des 
constructions  plus  utilitaires  que  réellement  belles,  songeront  enfin  à 
demander  à  l'art  cette  parure  qui  seule  consacre  pour  toujours  les  œuvres 
humaines. 


Ancien  débarcadère  et  fort  de  la  Goulette. 


CHAPITRE  II 

DESCRIPTION  GÉNÉRALE  DE  TUNIS 

Autrefois,  avant  que  le  port  de  Tunis  ne  fût  creusé  et  que  le  long 
chenal  qui  traverse  la  Bahira  pour  arriver  jusqu'à  la  lagune  de  la  Gou- 
lette ne  rejoignît  la  mer,  l'arrivée  à  Tunis  était  fort  compliquée.  Il  fallait 
d'abord  débarquer  à  la  Goulette  après  avoir  longé  la  côte  et  aperçu  tour 
à  tour  Sidi-bou-Saïd  avec  ses  nombreuses  petites  maisons  blanches  qui 
s'étagent  sur  les  pentes  rapides  de  la  colline,  puis  Carthage  dominée  par 
la  cathédrale  qu'y  fit  construire  le  cardinal  Lavigerie,  Carthage  dont  les 
ruines  à  peine  visibles  alors  commencent  à  être  dégagées  peu  à  peu  par 
les  fouilles  patientes  du  P.  Delattre  et  du  service  des  antiquités  de  la 
Régence,  puis  Dermèche,  Douar-ech-chott,  les  deux  lagunes  où  l'on 
croit  reconnaître  les  ports  antiques  de  Carthage,  le  palais  de  Khéreddine 
et  la  silhouette  de  la  Goulette,  l'escale  de  Tunis,  dont  les  minarets,  le 
clocher  et  les  maisons  blanches  qui  s'élèvent  sur  une  longue  ligne  d'eau 


22 


TUNIS 


miroitante  ne  sont  pas  sans  rappeler  les  aspects  si  classiques  des  petites 
îles  voisines  de  Venise.  On  prenait  ensuite  le  chemin  de  fer  Rubattino 
qui  longeant  le  lac  de  Tunis  vous  débarquait  en  plein  quartier  européen. 

Maintenant  l'arrivée  moins  accidentée  est  bien  plus  intéressante,  car 
de  loin  la  ville  arabe  s'aperçoit.  Au-dessus  du  quartier  informe  du  port 
et  de  la  ville  européenne  aux  maisons  un  peu  monotones  de  régularité, 

on  voit  s'étager  les  quartiers 
arabes  dominés  par  la  Kasba, 
le  Dar-el-bey  et  les  minarets 
les  plus  élevés  des  mosquées. 
C'est  toujours  Tunis  la  blanche, 
qui  apparaît  rose  et  blanche  aux 
rayons  du  soleil  levant,  sous  un 
ciel  d'un  bleu  tendre,  transpa- 
rent et  légèrement  verdàtre, 
presque  sans  nuages  et  d'un  éclat 
plein  de  charme. 

La  ville  nouvelle  s'étend 
presque  jusqu'au  port,  et  s'étale 
surtout  vers  la  droite  pour  re- 
joindre la  colline  du  Belvédère 
qui  sera  bientôt  peuplée  de  char- 
mantes villas. 

Le  port  qui  est  de  création 
récente  est  déjà  trop  étroit  pour 
le  commerce  très  actif  qui  s'y 
fait;  on  l'agrandit,  on  l'agran- 
dira encore  et  dans  quelques 
années  il  aura  atteint  une  impor- 
tance considérable. 
La  ville  européenne  compte  déjà  plusieurs  monuments,  la  Résidence, 
l'hôtel  de  ville,  le  Palais  de  Justice,  celui  des  administrations  militaires, 
le  Casino-théâtre,  une  cathédrale  inachevée  et  l'hôtel  des  Postes  que  j'ai 
construit  en  1893. 

Mais  nous  n'avons  pas  à  décrire  une  ville  européenne,  nouvelle,  et  ses 
rues  bordées  de  grandes  maisons  régulières  dont  plusieurs  sont  fort  belles, 
cela  ne  présenterait  rien  de  bien  inédit  à  nos  lecteurs. 

C'est  la  ville  arabe  qui  nous  attire.  Respectée  jusqu'ici  par  une  admi- 
nistration remarquablement  intelligente  qui  a  compris  qu'il  fallait  en 


Clli'lie  iSeuiUeiJi. 


Jeune  fille  nomade. 


DESCRIPTION  GÉNÉRALE  DE  TUNIS  23 

conserver  autant  que  possible  le  caractère,  la  Tunis  arabe  a  gardé  ses 
rues  étroites  et  tortueuses,  ses  impasses  sombres,  ses  lourdes  arcades  qui 
semblent  épauler  les  maisons  qui  les  bordent,  ses  demeures  aux  rares 
fenêtres  grillées,  aux  portes  singulièrement  ornées  d'arabesques  formées 
par  des  tètes  de  clous,  et  d'énormes  heurtoirs,  ses  carrefours  abrités  d'au- 
vents ou  même  de  couvertures  en  planches,  et  ses  coins  intimes  où  la 


Cliché  Garrigues. 

Une  famille  juive  dans  le  Harâ  ou  quartier  juif. 


verdure  d'un  arbre  met  une  ombre  fraîche  sur  des  murs  éclatants  de 
blancheur. 

Les  Européens  y  sont  rares,  les  indigènes  musulmans  ou  juifs,  hom- 
mes et  femmes,  y  circulent  avec  animation,  avec  leurs  costumes  variés, 
depuis  celui  du  juif  tunisien  à  moitié  européanisé,  jusqu'à  celui  du 
nomade  de  l'intérieur  ou  des  oasis  du  sud  extrême  qui  ont  l'un  et  l'autre 
gardé  toute  leur  originalité.  Le  quartier  le  plus  intéressant  par  sa 
vie  intense  et  son  caractère,  est  celui  des  souks  qui  s'étend  de  la  Kasba 
à  la  grande  mosquée,  et  de  Sidi  Mahrez  à  la  rue  du  Trésor.  Nous  y 
reviendrons  plus  loin  dans  un  chapitre  qui  lui  sera  consacré. 


24  TUNIS 

La  ville  indigène  se  compose  de  deux  parties,  la  ville  proprement 
dite  ou  Médina  et  les  faubourgs  ou  Ribat.  La  Médina  est  comprise 
dans  l'ancienne  enceinte,  autrefois  tracée  par  les  Aglabites  et  plus  tard 
réparée  et  agrandie  par  les  Hafsides.  Elle  est  habitée  surtout  parla  haute 
bourgeoisie,  les  fonctionnaires,  le  clergé  indigène.  Un  quartier  séparé  ou 
Hara  était  autrefois  exclusivement  consacré  aux  juifs,  tenus  à  l'écart  de  la 
société  musulmane  actuellement  encore  comme  jadis.  Maintenant  pour 
éviter  cette  sorte  de  séquestration,  la  population  juive  aisée  quitte  peu  à 


Cliché  Garrigues. 

Jeunes  Juives  de  Tunis. 

peu  ce  vieux  quartier  et  vient  de  plus  en  plus  habiter  les  maisons  du  quar- 
tier européen. 

On  a  vanté  beaucoup,  et  peut-être  un  peu  trop,  la  beauté  des  femmes 
juives  de  Tunis.  Autrefois  le  costume  indigène,  (un  peu  bizarre  peut-être, 
parce  que  sans  jupes)  donnait,  il  est  vrai,  un  ragoût  très  piquant  à  leur 
beauté,  et  ces  costumes  brillants,  vus  dans  ces  cours  pittoresques  des 
vieilles  maisons  du  Hara  ne  laissaient  pas  de  former  des  tableaux  pleins 
de  couleur  et  d'imprévu. 

Maintenant  il  n'y  a  plus  guère  que  dans  les  familles  juives  qui  gar- 
dent fidèlement  les  traditions  locales,  qu'on  revoit  encore  ces  pantalons 
aux  jambières  collantes  brodées  d'or  et  d'argent,  ces  blouses  courtes  aux 
couleurs  vert  pistache,  bleu  de  ciel,  rose  tendre,  jaune  abricot,  violet  lilas, 
ces  ceintures  de  soie,  ces  hauts  bonnets  pointus  en  velours  brodé  d'or 
semblables  à  nos  hennins  du  moyen  âge,  qui  étaient  si  jolis  à  voir  sur 


DESCRIPTION  GÉNÉRALE  DE  TUNIS  25 

les  jeunes  filles  et  les  jeunes  femmes,  mais  qui  donnaient  un  aspect  si 
singulier  aux  robustes  matrones  dont  l'embonpoint  un  peu  exagéré  était 
cependant  une  beauté  très  appréciée  par  leurs  compatriotes. 

Maintenant  plus  européanisées  encore  que  leurs  frères,  leurs  maris  et 
leurs  pères,  les  juives  de  Tunis  s'habillent  à  la  française  aussi  souvent 


Uiclie  (inn-iïues. 


Porte  d'une  maison  de  la  Médina. 

qu'elles  le  peuvent,  et  celles  qui  sont  réellement  belles  ne  perdent  pas  à 
ce  changement  de  costume,  au  contraire. 

Je  ne  parlerai  guère  des  femmes  arabes,  car  on  ne  les  voit  passer 
dans  la  rue  que  voilées  et  quelque  bien  reçu  que  j'aie  été  chez  mes  amis 
arabes,  je  n'aurais  jamais  été  admis  à  voir  la  partie  féminine  de  leur 
famille  ;  mais  quelques  femmes  de  fonctionnaires  ont  été  reçues  dans  des 
familles  arabes  et  ont  pu  voir  que  si  quelques-unes  de  ces  dames  sont 
d'une  beauté  singulière,  elles  ont  un  type  qui  diffère  si  peu  du  type  des 


26 


T  U  N I S 


Italiennes  ou  des  Espagnoles  que  si,  au  lieu  de  leur  costume  indigène, 
moins  singulier  et  bien  plus  seyant  que  le  costume  des  juives,  elles  s'ha- 
billaient à  l'européenne,  elles  se  distingueraient  peu  des  élégantes  de  la 
société  européenne  de  Tunis. 

Les  femmes  arabes  vivent  d'ailleurs  beaucoup  moins  cloîtrées  qu'on 
ne  le  pense  généralement,  elles  circulent  partout,  hermétiquement  voi- 
lées, il  est  vrai,  mais  peut-être 
bien  autant  par  coquetterie,  et 
pour  protéger  leur  teint,  que 
pour  échapper  aux  regards  des 
hommes. 

Leur  costume,  je  l'ai  dit,  est 
assez  gracieux,  une  robe,  ou 
l'ont  a  ^  en  soie,  à  rayures  est  faite 
d'une  étoffe  serrée  à  la  ceinture, 
mais  ajustée  seulement,  et  non 
pas  cousue,  une  veste  (c'est  le 
boléro  espagnol  qui  est  vraiment 
une  tradition  arabe)  s'ouvre  sur 
une  chemisette  en  soie  claire  ou 
en  gaze,  un  bonnet  pointu  en 
velours  brodé  qu'un  voile  très 
transparent  couvre  en  partie, 
voilà  le  costume  élégant  qui, 
plus  ou  moins  riche,  est  celui 
des  dames  tunisiennes. 

Les  hommes,  avec  les  culottes 
courtes  un  peu  bouffantes,  des 
bas  bien  tirés,  des  babouches, 
une  veste  qui  plus  ou  moins 
richement  brodée  à  l'encolure  et  aux  manches  s'ouvre  sur  un  gilet  de 
même  étoffe,  portent  une  djebba  ou  gandoura,  ample  vêtement  en  drap 
léger,  ou  encore  un  haïk,  grande  et  longue  pièce  d'étoffe  blanche  de  laine 
très  légère  rayée  de  soie  ou  même  toute  en  soie,  dans  laquelle  ils  se 
drapent  avec  une  suprême  élégance.  Une  troisième  pièce  du  costume  est 
le  burnous,  en  laine  blanche  plus  ou  moins  fine  suivant  le  luxe  qu'on 
veut  y  mettre. 

Tous  ces  éléments  du  costume  arabe,  sont,  ou  bien  unis,  ou  bien 
séparés  suivant  les  ressources,  la  fantaisie  du  moment  ou  les  circons- 


Dame  Tunisienne  en  tenue  de  promenade. 


DESCRIPTION  GENERALE  DE  TUNIS 


27 


tances,  et  le  turban  plus  ou  moins  volumineux  et  plus  ou  moins  savam- 
ment disposé,  indique  aussi  le  rang  de  celui  qui  le  porte. 

Je  me  rappelle  un  véritable  chef-d'œuvre  du  genre,  c'est  celui  d  un 
des  muftis  delà  grande  mosquée,  admirablement  drapé  de  la  mousseline 
blanche  la  plus  légère  qu'on  puisse  concevoir  et  disposé  avec  une  correc- 
tion telle  qu'on  aurait  pu  le  comparer  très  justement  à  un  admirable  tur- 
ban sculpté  du  marbre  le  plus  fin. 

C'est  pendant  les  fêtes  indi- 
gènes qu'il  est  intéressant  de 
circuler  au  milieu  de  la  foule, 
dans  le  quartier  Halfaouine,  sur 
la  place  qui  s'étend  devant  la 
mosquée  du  Saheb-et-Taba,  dont 
tout  le  soubassement  a  été  cons- 
truit en  pierres  d'appareil  régulier 
provenanttoutesde  la  démolition 
des  monuments  de  Carthag'e1. 
C'est  à  travers  une  suite  de 
boutiques  en  plein  air,  de  cafés, 
de  jeux  divers,  balançoires,  che- 
vaux de  bois,  etc.,  que  circulent 
les  femmes  voilées  avec  leurs 
enfants  habillés  de  couleurs  ad- 
mirablement assorties,  les  gra- 
ves musulmans,  les  jeunes  gens 
aux  gandouras  roses,  vertes,  vio- 
lettes. De  toute  cette  foule 
dont  la  gai  té  reste  calme  et 
digne,  se  dégage  une  harmonie 

de  tons  d'une  discrétion  et  d'un  charme  qui  montrent  combien  le  goût 
et  la  distinction  dans  l'assemblage  et  la  juxtaposition  des  couleurs  est 
resté  un  sentiment  vivace.  ici,  comme  dans  tout  l'Orient  musulman.  On 
ne  peut  que  regretter  de  penser  que  dans  un  temps  plus  ou  moins 
éloigné,  ces  traditions  se  perdront  au  contact  de  la  civilisation  occidentale. 
La  Médina,  ou  ville  proprement  dite,  était  autrefois  enserrée  dans  une 

1  On  y  voit  cncoie  les  trous  de  louve  qui  servaient  au  levage  des  matériaux. 
Carthage  a  été  la  carrière  dont  Tunis  a  tiré  tous  les  matériaux  dont  elle  est  bâtie  : 
son  enceinte  fortifiée,  construite  au  xvn'-'  siècle  par  un  ingénieur  hollandais,  est  entière- 
ment faite  de  pierres  arrachées  aux  monuments  de  Carthage. 


Tenue  de  ville  d'une  femme  Arabe 
de  condition  moyenne. 


28 


TUNIS 


enceinte  de  murs  épais  en  pisé  dont  les  parties  les  plus  anciennes  ont  été 
construites  sous  l'Aglabite  Ziadet- Allah,  et  dont  une  porte  qui  date  du 
XIIIe  siècle  de  notre  ère,  et  remonte  par  conséquent  à  la  réfection  de 
cette  enceinte  par  Ouathec-abou-Zakaria,  existe  encore,  c'est  Bab-Djedid, 


Cliché  Garrigues, 


Bab-Djedid 

la  porte  neuve,  ainsi  nommée  parce  qu'elle  contrastait  alors  avec  la 
vétusté  du  mur  dans  lequel  on  l'avait  percée.  Ce  mur,  épais  de  près  de 
cinq  mètres,  est  construit  en  tabla  ou  pisé  ;  sa  masse  énorme  défiait  les 
coups  des  béliers,  les  projectiles  des  mangonneaux  et  les  travaux  des 
mineurs.  La  vieille  porte  dresse  encore  sa  masse  sauvage,  en  façade  sur 
le  boulevard.  Ses  pierres  sont  ravagées  par  le  temps  et  roussies  par  le 
soleil,  ses  voûtes  sont  en  partie  effondrées,  et  ses  lourds  vantaux  bardés 


DESCRIPTION  GÉNÉRALE  DE  TUNIS 


29 


de  fer  et  revêtus  de  clous  énormes  ne  roulent  plus  depuis  longtemps  sur 
leurs  gonds  rouillés  ;  des  boutiques  misérables  occupent  l'emplacement 
des  corps  de  garde  où  se  tenaient  les  soldats  des  sultans  hafsides  ;  sur  son 
pavé  inégal,  ce  ne  sont  plus  les  brillantes  cavalcades  d'autrefois  qui  passent 
où  des  guerriers  couverts  de  cottes  de  mailles,  montés  sur  des  chevaux 
caparaçonnés,  caracolaient  sous  ses  voûtes  sonores;  ce  sont  les  arabas 
ou  voitures  indigènes,  sortes  de 
haquets  rouges,  ce  sont  les  bour- 
ricots chargés  de  charbon,  de 
pierres,  de  broussailles,  ou  d'é- 
normes outres  gonflées  d'huile,  ce 
sont  les  artisans,  les  gens  du  fau- 
bourg, les  paysans,  qui  par  là 
pénètrentdans  la  ville.  Les  ruelles 
qui  y  aboutissent  sont  tortueuses 
et  pittoresques,  parfois  recouver- 
tes de  voûtes  en  briques  crépies 
d'un  enduit  à  la  chaux  si  épais 
qu'il  forme  presque  des  stalactites 
aux  endroits  où  les  briques  irré- 
gulièrement placées  dépassent 
l'alignement,  parfois  entièrement 
abritées  du  jour  par  de  larges 
auvents  en  planches  que  le  temps 
a  noircies  et  au  travers  desquelles 
un  ravon  de  soleil  vient  éclairer 
les  petites  boutiques  où  se  tien- 
nent dans  l'ombre,  les  marchands. 

C'est  en  dehors  de  cette  porte, 
en  montant  vers  le  collège  Alaouï 

par  la  place  des  moutons,  ou  en  contournant  la  mosquée  el  Houa  que  l'on 
arrive  vers  un  des  points  culminants  de  Tunis.  C'est  là  que  se  trouvait 
une  petite  maison  arabe  où  j'ai  demeuré  autrefois  et  du  haut  de  laquelle 
j'ai  souvent,  le  soir,  contemplé  l'admirable  panorama  de  Tunis.  A  la 
lumière  si  douce  de  la  lune,  on  reconnaît  les  masses  des  principaux 
monuments  qui  dominent  Tunis,  et  leur  silhouette  est  rendue  plus  visible 
encore  par  l'illumination  qui  en  temps  de  Ramadan  éclaire  tous  les  soirs 
les  minarets  des  nombreuses  mosquées  de  la  ville.  D'autres  lueurs 
brillent  de  tous  côtés,  et  jusqu'aux  limites  de  la  vue  à  droite  on  aperçoit 


Porteur  d'eau  ou  Guerbadji 


30  TUNIS 

la  mosquée  de  Sicli-bel-Hassen.  où  sont  enterrées  les  femmes  des  bevs 
et  dont  la  silhouette  accidentée  se  découpe  en  lignes  de  feu  à  l'horizon. 
En  revenant  vers  la  gauche,  c'est  la  ville  européenne  qui  se  devine  à 
une  lueur  confuse,  puis  tous  les  minarets  de  la  ville  arabe,  ceux  des  petites 
mosquées,  celui  de  la  mosquée  de  la  rue  des  Teinturiers,  celui  delà  Djama 
Zitouna  ou  grande  mosquée  dont  les  deux  dômes  sont  illuminés,  celui  de 
la  mosquée  de  Sidi  ben  Arouz  si  élégant,  celui  de  Sidi  Youssef,  le  Dar- 


Cliché  Neurdein. 


Panorama  de  Tunis. 

el-bey,  le  minaret  de  la  mosquée  de  la  Kasba  et  au  loin  à  gauche  le 
grand  dôme  de  Sidi  Mahrez  épaulé  par  de  grandes  demi-coupoles. 

Au  lever  du  jour,  le  spectacle  est  tout  autre  ;  le  ciel  est  d'une  légèreté 
de  tons  et  d'une  douceur  exquise,  rose  à  l'horizon,  il  est  partout  ailleurs 
d'un  bleu  verdàtre  qui  se  fonce  insensiblement  à  mesure  que  le  regard 
monte  vers  le  Zénith. 

Les  ombres  projetées  sont  à  peine  visibles  et  l'air  est  si  limpide  que 
le  regard  s'étend  jusqu'aux  limites  de  l'horizon  sans  perdre  aucun  détail 
du  pa}^sage. 

C'est  d'abord  au  loin,  vers  le  sud,  le  Djebel  Zaghouan  dont  la  masse 
rose  se  remarque  comme  si  elle  émergeait  brusquement  du  sol,  avec  son 
dessin  aux  âpres  contours,  puis  un  peu  plus  vers  la  gauche,  le  Djebel 


DESCRIPTION  GÉNÉRALE  DE  TUNIS 


bou  Korneïn,  la  montagne  aux  deux  cornes,  dont  les  deux  pointes  se 
découpent  sur  le  ciel  et  sur  une  des  cimes  duquel  se  dressait  autrefois 
un  temple  consacré  au  culte  de  Baal-Saturne,  puis  le  Djebel  Ressas 
ou  montagne  de  plomb,  dont  la  teinte  sombre  forme  une  tache  sur  la 
silhouette  bleuâtre  des  collines  qui,  par  une  pente  insensible,  vont 
rejoindre  au  loin  la  ligne  indécise  des  montagnes  formant  l'arête  prin- 
cipale de  la  presqu'île  du  cap  Bon. 

Le  golfe  de  Tunis  et  le  lac  scintillent  sous  les  premiers  feux  du 
jour,  et  c'est  à  peine  si  l'on  distingue  au  loin  la  fine  lagune  sur  laquelle 


se  profile  la  silhouette  de  la  Goulette  et  qui,  comme  d'un  trait  presque 
imperceptible  sépare  la  mer  et  le  golfe  de  Tunis  du  lac  de  Tunis 
proprement  dit  ou  Bahira,  puis  le  sol  se  relève  peu  à  peu,  ce  sont 
les  premières  pentes  des  collines  sur  lesquelles  fut  bâtie  Carthage,  et 
que  surmonte  l'antique  Byrsa,  citadelle  de  Didon,  dernier  refuge  des 
défenseurs  de  Carthage,  et  où  s'élèvent  maintenant  la  cathédrale,  le 
monument  de  saint  Louis  et  le  couvent  des  Pères  blancs.  Cette  ligfne 
remonte  peu  à  peu,  et  ce  sont  les  innombrables  terrasses  de  Sidi  bou 
Saïd  que  l'on  entrevoit  à  peine,  éclairées  par  les  premiers  rayons  du 
jour,  et  la  forme  indécise  des  collines  qui  ferment  la  vue  sur  la  Marsa, 
l'Ariana  et  rejoignent  Tunis  par  le  nouveau  jardin  public  ou  Belvédère. 
Derrière  ces  faibles  reliefs,  c'est  l'embouchure  de  la  Medjerda,  l'antique 
Bagradas,  et  Bou-Chateur  dont  les  marécages  recouvrent  les  ruines 
d'Utique. 


Cathédrale  de  Carthage. 


32  TUNIS 

A  un  plan  plus  rapproché  de  nous  se  déroule  toute  la  ville  de  Tunis, 
étendue  à  nos  pieds  comme  un  immense  manteau  blanc,  suivant  une 
comparaison  aimée  des  Arabes.  La  ville  nous  apparaît  nettement  avec 
ses  innombrables  terrasses  bordées  de  tuiles  émaillées  en  vert,  les 
dômes  blancs  des  Coubbas,  les  dômes  verts  des  tombeaux  des  beys,  les 
minarets  carrés  dominés  par  un  petit  pavillon  carré  aussi,  couvert  d'un 
toit  pyramidal  en  tuiles  vertes,  les  minarets  octogonaux,  avec  leur  galerie 
abritée  par  un  auvent  saillant  et  leur  toiture  pointue  que  couronnent 


Clk-he  Garrigues. 

La  mosquée  de  Sidi-Mahrez  et  le  quartier  de  Bab-Souika. 


trois  boules  dorées  surmontées  d'un  croissant.  Les  premiers  sont  les 
minarets  des  mosquées  malékites,  c'est  le  rite  suivi  par  les  indigènes, 
les  seconds  sont  les  minarets  des  mosquées  hanéfites,  rite  suivi  par  la 
famille  beylicale  et  les  descendants  des  Turcs  osmanlis  qui  habitent 
encore  Tunis. 

Vers  la  droite,  on  aperçoit  au  loin  les  cimetières  de  Sidi-Abdallah 
et  de  Sidi-bel-Hassen. 

La  vieille  ville  arabe  se  dessine  entourée  d'un  boulevard  planté  de 
beaux  arbres  qui  suit  l'ancienne  enceinte  médiévale.  Elle  domine  de  ses 
maisons  élevées  les  faubourgs  aux  maisons  basses  et  pressées  le  long- 
dès  rues  étroites  ou  couvertes.  Le  faubourg  où  nous  nous  trouvons  est 
le  faubourg  de  Bab-Zira.  Celui  qui  est  diamétralement  opposé  et  dont 
on  devine  les  masses  au  delà  de  la  ville  est  le  faubourg  de  Bab-Souika 


DESCRIPTION  GÉNÉRALE  DE  TUNIS  33 

ou  de  la  porte  des  Souks,  que  nous  indique  clairement  la  silhouette 
caractéristique  de  la  mosquée  de  Sidi  Mahrez  avec  ses  coupoles  arrondies 
sur  lesquelles  s'abattent  des  tourbillons  de  pigeons  gris  et  blancs. 

Plus  près  de  nous,  les  dômes  de  la  grande  mosquée  (une  des  plus 
anciennes  de  Tunis),  son  énorme  minaret  reconstruit  il  y  a  quelques 
années  par  deux  architectes  indigènes,  Si  Sliman-Ennigro  et  Si  Tahar- 
ben-Saber,  les  minarets  élancés  de  la  mosquée  d'Hamouda  Pacha  (dite 
de  Sidi  ben  Arouz)  celui  de  Sidi  Youssef,  le  Dar-el-bey,  palais  du 
Gouvernement  et  la  masse  imposante  de  la  Kasba,  ancienne  citadelle 
des  souverains  de  Tunis  que  domine  encore  le  beau  minaret  qu'Abou- 
Zakaria  y  fit  construire  au  XIIIe  siècle. 

Ce  tableau  est  d'une  harmonie  claire  et  distincte,  où  vibrent  la 
blancheur  des  maisons,  l'azur  du  ciel,  la  teinte  miroitante  de  la  mer 
lointaine  et  cette  buée  rose  et  violacée  qui  colore  les  ombres  transpa- 
rentes et  leur  donne  un  si  grand  charme  au  moment  où  le  jour  se  lève  à 
peine,  et  où  les  rayons  de  l'aurore  commencent  à  dissiper  les  premières 
brumes  du  matin. 


Cliché  Saladin. 

Tombeau  dans  le  Cimetière  de  Sidi-bel-H.issen. 


3 


Bab-Menara. 


Cliché  Neurdein. 


CHAPITRE  III 

LA  VIE  INDIGÈNE.     -  LES  MAISONS,  LES  PALAIS, 
LES  MOSQUÉES 

Malgré  les  vingt-cinq  années  qui  se  sont  écoulés  depuis  l'établisse- 
ment du  Protectorat,  l'aspect  de  la  ville  indig-ène  et  de  ses  faubourgs  n'a 
pas  changé.  L'intervention  de  l'administration  nouvelle  s'est  bornée  à 
l'assainissement  des  rues,  et  à  une  surveillance  attentive  de  l'observa- 
tion de  toutes  les  prescriptions  de  l'hygiène  urbaine.  L'eau  a  été  géné- 
reusement distribuée  partout,  mais  pourquoi  s'être  contenté  de  simples 
bornes  fontaines  ?  Il  est  vrai  qu'on  n'était,  administrativement  parlant, 
tenu  que  de  fournir  l'eau  aux  habitants.  Il  me  semble  pourtant  que  sur 
certaines  petites  places,  on  aurait  pu,  en  disposant  le  robinet  de  puisage 
au  fond  d'une  niche  décorée  de  faïences  indigènes  arriver,  sans  grande 


LA  VIE  INDIGÈNE.  —  MAISONS,  PALAIS,  MOSQUÉES  35 

dépense  à  donner  de  l'intérêt  à  plus  d'une  fontaine,  et  si  mes  souvenirs 
ne  me  trompent  pas,  il  v  avait  encore  sur  différents  points  de  Tunis,  au 
commencement  de  l'établissement  du  protectorat  de  ces  petites  fontaines 


Cliché  Ncurdcin. 

Fontaine  rue  Souk-el-Belat. 


ainsi  conçues  :  une  plaque  de  marbre  encadrée  de  faïences  était  percée  de 
deux  ouvertures  d'où  sortaient  ou  bien  des  robinets  de  puisage,  ou  bien 
■encore,  détail  bien  caractéristique  deux  tétines  en  bronze  où  le  passant 
altéré  pouvait  par  succion  étancher  sa  soif.  Que  ce  dernier  procédé  ait  été 
supprimé  comme  anti-hygiénique  au  premier  chef  et  comme  moyen 


36  TUNIS 

de  propagation  des  plus  terribles  maladies ,  je  l'admets  volontiers. 
On  a  très  bien  fait  de  le  condamner,  mais  ne  pouvait-on  pas  conserver 
ce  caractère  pittoresque  à  ces  petites  fontaines,  et  ne  pouvait-on  pas  cher- 
cher à  les  copier  ailleurs  quand  on  avait  à  en  installer  de  nouvelles  ?  Ces 
fontaines  étaient  alimentées  ou  par  des  norias,  mues  par  des  chameaux, 
ou  par  le  transport  d'eau  à  dos  d'homme  comme  cela  se  faisait  encore 
autrefois  à  Tunis.  La  plupart  de  ces  fontaines  étaient  dues  à  des  fonda- 
tions pieuses,  soit  que  ce  fussent  des  beys  qui  les  aient  établies,  soit 
encore  que  ce  fussent  de  riches  personnages  désireux  de  laisser  après  eux 
une  œuvre  utile. 

Certaines  de  ces  fontaines  avaient  le  double  caractère  de  fontaines  et 
d'abreuvoirs,  telle  est  encore  la  fontaine  de  Bab-Alleoua,  telle  était  la 
fontaine  de  la  place  llalfaouïne  qui  est  malheureusement  aujourd'hui 
complètement  dénaturée  et  convertie  en  café. 

La  population  indigène  de  Tunis  qui  est  en  général  de  mœurs  douces 
et  polies  se  divise  naturellement  en  trois  grandes  catégories,  les  musul- 
mans, les  juifs,  les  chrétiens.  Je  ne  parlerai  pas  ici  de  ces  derniers  qui, 
sauf  pour  les  Maltais,  sont  presque  tous  de  nouveaux  arrivés. 

Les  musulmans  sont  les  plus  nombreux.  Ils  n'ont  pas  tous  la  même 
origine  ;  les  uns,  les  Maures  indigènes  sont  d'origine  locale,  ce  sont  des 
autochtones  convertis  dès  la  conquête  arabe,  d'autres  sont  des  descen- 
dants des  Maures  d'Lspagne  qui  depuis  la  prise  de  Cordoue,  de  Séville 
et  de  Grenade  par  les  chrétiens  se  sont  successivement  réfugiés  à  Tunis. 
On  les  appelle  encore  fréquemment  les  Andalous,  et  les  surnoms  de  el 
Kortobi  (de  Cordoue)  et  de  el  Garnati  (de  Grenade)  ne  sont  pas  rares 
dans  cette  population  ;  d'autres  descendent  des  premiers  conquérants,  ils 
sont  par  conséquent  excessivement  rares  puisque  dès  le  XIe  siècle  de  notre 
ère  les  historiens  arabes  disaient  déjà  que  les  descendants  des  familles 
des  premiers  occupants  ne  formaient  qu'une  partie  infime  de  la  popula- 
tion indigène,  d'autres  plus  nombreux  descendent  des  tribus  arabes  qui 
envahirent  l'Afrique  au  Ve  siècle  de  l'hégire  et  la  dévastèrent,  ce  sont  des 
nomades  riches  qui  dès  cette  époque  se  sont  fixés  dans  les  villes,  ou  bien 
des  membres  des  tribus  nomades  de  l'intérieur  qui  successivement  et  pour 
une  raison  ou  pour  une  autre  sont  devenus  citadins.  Enfin  un  autre  élé- 
ment musulman,  très  peu  considérable  comme  nombre,  se  compose  des 
descendants  des  familles  turques  qui  depuis  le  XVIe  siècle  étaient  venues 
se  fixer  en  Tunisie,  et  où  se  recrutaient,  la  milice  des  beys,  son  état- 
major,  la  plupart  des  fonctionnaires  beylicaux  et  l'entourage  immédiat  du 
souverain.  Tous  ces  musulmans  sont  de  rite  malékite,  sauf  ceux  qui 


LA  VIE  INDIGÈNE.  —  MAISONS,  PALAIS,  MOSQUÉES  37 

sont  d'origine  turque  et  notamment  la  famille  beylicale  qui  suivent  le 
rite  hanéfite. 

La  seconde  catégorie  est  formée  par  la  population  israélite  qui  se 
chiffre  par  près  de  quarante  mille  âmes  et  se  compose  non  seulement  de 
juifs  indigènes,  mais  de  juifs  d'origine  espagnole,  et  même  d'une  colonie 
assez  importante  de  juifs  originaires  de  Livourne  fixés  depuis  très  long- 
temps dans  le  pays.  A  cet  élément  indigène  ou  naturalisé  depuis  long- 
temps se  joignent  de  nombreux  israélites  ou  d'origine  orientale,  ou  d'ori- 
gine européenne,  ou  d'origine  marocaine  ou  algérienne. 

Bien  que  les  musulmans  et  les  juifs  aient  toujours  vécu  dans  une 


Cliché  Saladin. 

Coffret  d'argent,  travail  des  Orfèvres  Israélites  de  Tunis. 


demi-hostilité,  il  ne  s'en  est  pas  moins  produit  pendant  longtemps  un 
mélange  des  deux  races.  Soit  que  les  musulmans  aient  fréquemment  pris 
des  juives  comme  concubines  dont  ils  gardaient  les  enfants  quand  ils 
étaient  du  sexe  masculin,  et  dont  ils  renvoyaient  les  filles  à  la  famille 
de  la  mère,  soit  que  des  juifs  chassés  d'Espagne  aient  introduit  un  élé- 
ment nouveau  dans  la  population  juive  de  Tunis,  il  n'en  est  pas  moins 
vrai  que  la  race  juive  de  Tunis  est  loin  d'être  dégénérée  et  qu'on  y 
trouve  de  beaux  types  d'hommes  et  de  femmes. 

Ainsi  donc  la  population  musulmane  est  loin  de  présenter  un  carac- 
tère uniforme  analogue  par  exemple  à  celui  des  populations  des  tribus 
nomades  de  l'intérieur  de  la  Régence.  D'ailleurs  une  autre  cause  a  con- 
tribué à  modifier  la  race,  c'est  l'introduction  de  l'élément  européen.  Non 
seulement  depuis  les  temps  les  plus  reculés  des  renégats  chrétiens  s'é- 
taient mélangés  à  la  population  musulmane,  soldats  d'aventure,  conver- 
tis, ou  captifs,  mais  pendant  les  longues  années  où  les  corsaires  barba- 


38  TUNIS 

resques  furent  les  maîtres  incontestés  de  la  Méditerranée,  leurs  navires 
ne  ramenaient  pas  seulement  à  Tunis  des  marchandises  et  des  navires 
pris  sur  les  chrétiens,  ils  ramenaient  encore  de  nombreux  prisonniers,  les 
hommes  enfermés  dans  des  bagnes,  formaient  la  chiourme  de  leurs 
navires  ou  bien  encore  étaient  vendus  comme  esclaves  aux  srens  de  Tunis 
et  des  environs  ;  les  femmes  vendues,  elles  aussi,  peuplaient  les  harems 
de  la  ville  et  les  plus  belles  d'entre  elles  devenaient  les  femmes  des 
plus  riches  tunisiens,  quand  elles  n'étaient  pas  choisies,  comme  cela 
arriva  fréquemment,  pour  faire  partie  du  harem  du  souverain. 

De  ce  mélange  de  sang  européen,  de  sang  maure,  de  sang  arabe,  est 
résultée  une  race  moins  fanatique,  moins  sauvage,  moins  impénétrable 
que  l'arabe  à  la  culture  européenne.  Tout  en  gardant  leurs  qualités  ori- 
ginelles, les  musulmans  de  Tunis  ont  à  un  très  haut  degré  des  mœurs 
douces  et  polies,  une  intelligence  éveillée,  et  un  sens  commercial  très 
développé  ;  ils  possèdent  avec  une  aptitude  remarquable  à  l'instruc- 
tion, ce  sentiment  qui  n'appartient  qu'aux  citadins  de  longue  date, 
l'amour  du  fonctionnarisme  et  d'excellentes  dispositions  pour  remplir 
exactement  les  emplois  qui  leur  sont  accessibles.  Enfin  ils  sont  non  seu- 
lement bons  commerçants,  mais  artisans  industrieux  et  ouvriers  habiles, 
quelques-uns  même,  malgré  la  difficulté  qu'ils  ont  à  vivre  de  leur  art, 
sont  encore  d'excellents  artistes  ;  nous  le  verrons  dans  les  pages  qui 
suivent. 

On  sait  que  les  descendants  du  prophète  jouissent  d'une  considération 
particulière;  ce  sentiment  de  la  sainteté  héréditaire  est  particulier  à  l'Is- 
lam de  l'Afrique  du  nord,  et  il  s'étend  à  la  descendance  des  saints  les 
plus  réputés.  C'est  ce  que  l'on  nomme  les  familles  maraboutiques. 

Certaines  de  ces  familles  se  font,  à  l'ombre  du  tombeau  de  leur 
ancêtre  vénéré  des  revenus  souvent  assez  importants,  car  certains  de  ces 
tombeaux  sont  accompagnés  d'une  Zaouïa,  établissement  qui  tient  à  la 
fois  de  l'hospice,  de  l'école,  du  couvent  et  de  chapelle.  Les  fidèles  qui  ont 
voué  une  préférence  particulière  au  culte  de  tel  ou  tel  saint  se  réunissent 
à  la  mosquée  de  la  Zaouïa  pour  y  faire  des  prières  en  commun  ;  de  là 
l'origine  de  la  confrérie  ou  de  la  congrégation. 

Ses  membres  s'y  réunissent  périodiquement,  ceux  du  dehors  y  sont 
logés  quand  ils  viennent  aux  réunions,  c'est  l'hospice,  ou  la  maison  des 
hôtes  dans  sa  plus  large  acception,  les  jeunes  membres  y  reçoivent  l'ins- 
truction, c'est  l'école  ;  d'autres  y  demeurent  pour  s'y  livrer  aux  médita- 
tions religieuses,  c'est  le  couvent. 

Il  est  résulté  tout  naturellement  de  ces  réunions  fréquentes  des  mêmes 


LA  VIE  INDIGÈNE.  —  MAISONS,  PALAIS.  MOSQUÉES  5g 

personnes  dans  un  même  sanctuaire,  le  choix  d'un  rite  spécial  qui  leur 
permette  de  se  distinguer  des  autres,  et  par  conséquent  aussi  des  signes 
secrets  de  ralliement  au  moyen  desquels  les  adeptes  de  tel  ou  tel  mara- 
bout se  reconnaissent  entre  eux. 


Cliché  C.  Boulanger, 

Porte  de  la  Zaouia  de  Sidi-er-Rihanî. 


On  compte  un  assez  grand  nombre  de  ces  confréries  à  'Tunis,  ce  sont 
surtout  des  sociétés  d'assistance  et  d'aide  mutuelles,  souvent  même  elles 
sont  presque  des  confréries  de  quartier.  Aux  fêtes  principales  de  l'année, 
ces  confréries  contribuent  à  l'éclat  des  processions  où  elles  promènent 
leurs  bannières  multicolores  et  produisent  l'effet  le  plus  pittoresque. 

Les  autres  villes  principales  de  la  Régence  possèdent  aussi  leurs  con- 


4° 


TUNIS 


fréries  et  leurs  Zaouïas  en  nombre  considérable,  en  outre  des  grandes 
confréries  des  Senoussias,  des  Khadrias,  des  Tidjanias,  qui  ont  des 
adeptes  dans  tout  l'Islam  sunnite,  d'autres  confréries  assez  puissantes 
quoique  exclusivement  tunisiennes  étendent  leurs  ramifications  jusqu'au 


Cliché  Neurdein 


Rue  des  Andalous. 


delà  des  chotts,  dans  les  régions  les  plus  désertes  de  la  Régence,  parmi 
les  tribus  nomades,  et  toutes  les  Zaouïas  affiliées  reçoivent  la  visite  du 
chef  de  la  confrérie,  qui  en  est  l'administrateur  et  est  généralement  un 
descendant  du  fondateur  de  l'ordre.  Les  sommes  provenant  de  ces  coti- 
sations volontaires  ou  des  aumônes  constituent  des  revenus  souvent  assez 
considérables  qui,  bien  que  consacrés  en  partie  à  l'entretien  des  Zaouïas, 
aux  dépenses  d'administration  telles  que  secours  aux  étudiants,  aux  hôtes 


LA  VIE  INDIGÈNE.  —  MAISONS,  PALAIS,  MOSQUÉES  41 

de  passage  et  entretien  du  petit  personnel  indispensable,  moquaddems, 
muezzins  et  imams  laissent  encore  à  la  disposition  du  chef  de  la  confrérie 
des  ressources  suffisantes  pour  vivre  très  largement. 

C'est  là  un  côté  assez  curieux  du  caractère  musulman,  qui  associe 


Cliclie  Neurdein. 

Cour  de  l'ancien  collège  Sadiki. 


sans  aucune  hésitation  aux  idées  religieuses,  celles  des  profits  qu'il  peut 
tirer  des  biens  de  ce  monde,  et  qui,  comme  le  dieu  Janus  présente  deux 
visages  sur  un  même  corps,  car  son  âme  est  à  la  fois  religieuse  et  mys- 
tique aussi  bien  que  commerçante  intéressée  et  avisée. 

Ces  Tunisiens  de  la  classe  élevée  sont  d'une  grande  politesse,  pleins 
de  dignité  et  de  rapports  charmants,  autant  que  j'ai  pu  en  juger  par  ceux 
que  j'ai  fréquentés  pendant  mes  nombreux  séjours  à  Tunis.  On  pourrait 


42  TUNIS 

peut-être  dire  que  leur  manière  d'être  est  un  dernier  reflet  de  cette  urba- 
nité, de  cette  délicatesse,  qui,  au  dire  des  historiens  arabes,  faisaient  le 
grand  charme  de  la  société  andalouse  au  moyen  âge,  puisque  bon  nom- 
bre des  grandes  familles  tunisiennes  tirent  leur  origine  de  l'Espagne 
arabe,  et  que  beaucoup  d'autres  se  sont  alliées  à  ces  Andalous.  qui 
depuis  le  xillc  siècle  de  notre  ère,  jusqu'au  commencement  du  XVIIe 
se  sont  successivement  réfugiées  à  Tunis  pour  échapper  à  la  domination 
chrétienne. 

Les  maisons  arabes  sont  plus  ou  moins  grandes,  plus  ou  moins  riches, 
suivant  la  fortune  de  leurs  propriétaires,  mais  elles  ont  toutes  la  cour 
intérieure  autour  de  laquelle  sont  disposées  les  pièces  d'habitation  et  de 
réception.  Ces  dernières  sont  plus  rapprochées  de  l'entrée  et  c'est  là,  seu- 
lement que  sont  admis  les  hommes.  L'autre  partie  réservée  aux  femmes  et 
aux  enfants  est  inaccessible  à  tout  autre  homme  que  le  père  de  famille  et 
ses  plus  proches  parents  et  ceux  de  sa  femme. 

Les  maisons  arabes  intactes  sont  nombreuses  dans  la  Médina  et  les 
faubourgs,  les  plus  riches  sont  décorées  de  belles  faïences,  de  plâtres 
finement  sculptés  où  l'on  retrouve  toute  la  délicatesse  du  ciseau  des 
artistes  qui  ont  couvert  d'arabesques  charmantes  toutes  les  parois  de 
l  Alhambra,  de  plafonds  peints  dans  des  tons  harmonieux  qui  rappellent 
les  colorations  des  vieux  cachemires.  D'autres  plus  modestes  ne  possè- 
dent que  des  parties  décorées  plus  ou  moins  considérables,  mais  souvent 
aussi,  des  décorations  du  plus  mauvais  goût  exécutées  pendant  la  seconde 
moitié  du  XIXe  siècle  par  des  barbouilleurs  italiens  de  dernier  ordre,  ont 
remplacé  à  certains  endroits  des  parties  ruinées,  et  c'est  là  qu'on  recon- 
naît la  malheureuse  indifférence  de  ces  musulmans  tunisiens  pour  leur 
art  national.  Les  maisons  plus  modestes  encore  n'offrent  que  quelques 
faïences,  des  boiseries  peintes,  des  corniches  formées  de  tuiles  émaillées  en 
vert;  mais  toutes,  riches  ou  pauvres  sont  construites  dans  les  conditions 
nécessaires  pour  cpie  les  principaux  inconvénients  pouvant  résulter  'de 
l'excès  de  la  chaleur  en  été  puissent  être  évités. 

Quelques-unes  des  plus  belles  de  ces  maisons  sont  de  véritables  palais. 
La  plus  remarquable  assurément  qu'on  puisse  visiter,  est  la  subdivision 
militaire,  hôtel  du  général  commandant  en  chef  la  division  d'occupation. 
C'est  le  palais  Hussein,  construit  au  XVIIIe  siècle  par  un  des  ministres  du 
bey  régnant;  je  n'ai  pu  connaître,  malgré  les  recherches  que  j'ai  faites 
sur  place,  la  date  exacte  de  la  construction  de  ce  palais,  qui  selon  moi 
ne  peut  pas  remonter  au  delà  de  la  seconde  moitié  du  XVIIIe  siècle. 

Ce  palais  est  dans  un  état  de  conservation  remarquable,  et  si  au 


LA  VIE  INDIGENE.  —  MAISONS,  PALAIS.  MOSQUÉES  43 

moment  de  l'occupation  l'adjoint  du  génie  chargé  d'aménager  ce  palais  e  t 
d'y  faire  les  réparations  nécessaires  n'avait  pas  jugé  à  propos  de  rempla- 
cer à  certains  endroits  des  faïences  en  mauvais  état,  il  est  vrai,  mais  faciles 


Cliclie  Neurdeiu. 

Porte  d'une  maison  Arabe  dans  la  Medina. 


à  réparer,  par  des  enduits  de  plâtre  peint  en  vert  d'eau,  ce  palais  serait 
encore  absolument  intact. 

Autour  d'une  cour  intérieure  se  groupent,  au  rez-de-chaussée,  les  salons 
de  réception  ;  les  uns  sont  entièrement  décorés  de  plâtres  découpés 
et  de  faïences  avec  des  voûtes  en  berceau  ou  en  arc  de  cloître  ornées 
d'arabesques  sculptées  en  creux,  dans  d'autres  les  voûtes  sont  remplacées 
par  des  plafonds  peints,  à  caissons  ou  à  solives  apparentes,  d'une  har- 


44  sTUNIS 

monie  pleine  de  goût.  Cette  cour  intérieure  a  conservé  la  plus  grande 
partie  de  ses  faïences  anciennes,  dont  quelques-unes  sont  de  la  plus 
grande  beauté.  Mais  au  premier  étage  une  autre  cour  découverte  autour 


Cliché  Neurdein. 


Rue  de  la  Medina.  • 

de  laquelle  sont  disposées  les  pièces  d'habitation  est  plus  élégante  encore. 
Malgré  l'influence  caractéristique  de  l'art  italien  qui  en  a  fourni  les 
colonnes  avec  leurs  bases  et  leurs  chapiteaux,  et  les  encadrements  des 
portes  et  des  fenêtres,  l'ensemble  en  est  absolument  original  avec  sa  cor- 
niche peinte,  ses  plafonds  peints,  ses  murs  décorés  de  faïences  et  de 


LA  VIE  INDIGÈNE.  -  MAISONS,  PALAIS,  MOSQUÉES  45 

plâtres  découpés  et  ses  fines  arcades  que  le  ciseau  des  artistes  tunisiens 
a  brodées  d'une  dentelle  délicieusement  légère  et  élégante.  Cette  petite 
cour  toute  décorée  de  marbres  et  de  faïences,  dallée  de  marbre  et  couverte 


Cliché  C.  Boulanger. 

Maison  arabe  dans  la  Medina. 


d'un  grillage  destiné  à  la  défendre  contre  toute  intrusion  indiscrète  pos- 
sède un  caractère  d'intimité  tout  à  fait  charmant. 

On  s'imagine  aisément  quel  devait  être  son  aspect  lorsqu'elle  était 
remplie  de  jeunes  femmes,  vêtues  de  brocarts  et  de  damas,  aux  coiffures 
pointues  ornées  de  voiles  de  gaze,  couvertes  de  bijoux  et  entourées  de 
charmants  enfants  habillés  de  soieries  et  d'étoffes  lamées  d'or.  Nous 
connaissons  la  splendeur  de  ces  costumes  orientaux,  et  par  les  dessins 


46  TUNIS 

du  xviii'  siècle  et  par  les  peintures  de  différents  artistes,  entre  autres  de 
Tiepolo,  et  vraiment  le  luxe  des  costumes  s'harmonisait  admirablement 
avec  ce  délicieux  palais:  il  n'est  pas  jusqu'aux  turbans  monumentaux,  aux 
amples  caftans  garnis  de  fourrures,  aux  aigrettes  de  pierreries,  aux  armes 


Cliché  NeurJein. 

Palais  Hussein.  Grand  patio  du  rez-de-chaussée. 


luxueuses  qui  ne  répondent  par  leur  richesse  confortable  à  celle  de  l'ar- 
chitecture dont  on  peut  d'ailleurs  rétablir  par  la  pensée  la  décoration 
mobile  consistant  en  superbes  tapis  posés  sur  les  dallages  de  marbre, 
et  en  ces  haïtis,  ou  tentures  murales  faites  d'étoffes  de  velours  brodées 
d'or  et  d'argent  qu'on  peut  encore  admirer  à  Tunis  dans  les  maisons  prin- 
cières  et  dont  une  fort  belle  collection  existe  au  musée  du  Bardo.  Ce 


LA  VIE  INDIGÈNE.  —  MAISONS,  PALAIS,  MOSQUÉES  47 

palais  contient  non  seulement  des  chambres  d'apparat,  des  salles  de 
repos,  des  chambres  fraîches  pour  l'été,  mais  encore  des  dépendances, 
salles  de  bains  avec  baignoires  de  marbre  et  robinets  de  bronze  permet- 
tant de  mélanger  l'eau  chaude  et  froide  à  son  gré.  tout  cela  date  de  la  fon- 
dation du  palais,  et  c'est  assez  curieux  de  voir  à  côté  du  petit  hammam, 
ou  bain  arabe,  cette  salle  de  bains  accommodée  à  l'européenne;  c'est  un 


Cliché  Garrigues. 

Palais  Hussein.  Patio  du  ici  étage. 


indice  curieux  de  l'influence  déjà  assez  importante  alors  des  mœurs  euro- 
péennes sur  les  mœurs  tunisiennes,  peut-être  même  doit-on  y  voir  celle 
d'une  captive  européenne,  devenue  une  des  épouses  du  ministre  et  qui 
aurait  voulu  retrouver  à  Tunis  les  usages  et  le  confort  auquel  elle  était 
habituée  avant  d'avoir  été  enlevée  par  les  corsaires  barbaresques.  Le 
confort  arabe  pour  ne  pas  être  le  même  que  le  nôtre,  n'en  est  pas  moins 
très  raffiné  et  très  bien  compris  pour  être  adapté  à  la  vie  telle  qu'elle  doit 
être  organisée  pour  que  les  exigences  de  l'hvg-iène  soient  satisfaites  d'une 
façon  adéquate  au  climat.  Les  cours  dallées  de  marbre  reçoivent,  sans  les 
salir,  les  eaux  pluviales  et  les  conduisent  dans  des  citernes  souterraines 


48  TUNIS 

où  elles  se  conservent  saines  et  fraîches.  Les  murs  épais  préservent  de  la 
chaleur  accablante  de  l'été,  les  pavages  des  chambres  faits  de  dalles  de 
marbre  ou  de  carreaux  de  faïence  y  conservent  la  fraîcheur,  et  des  vitraux 
de  couleur  sertis  dans  une  armature  en  plâtre  ajouré  tamisent  la  lumière 
et  lui  enlèvent  son  éclat  aveuglant. 

o 

Ces  installations  sont  complétées  ici  par  de  nombreuses  pièces  de  ser- 
vice, dépendances,  vastes  écuries,  magasins  pour  les  provisions,  loge- 


Cliché  Neuriiein. 


Porte  d'un  Hammam. 

ments  pour  les  esclaves  ou  les  domestiques  et  même  un  petit  jardin. 

Des  maisons  de  commerçants  aisés,  telles  que  celle  de  M.  Ahmed- 
Djemal  (n"  i,  passage  de  l'artillerie),  dont  j'ai  relevé  jadis  tous  les  détails 
ne  sont  pas  moins  élégantes  bien  que  moins  richement  décorées.  Il  en  est 
de  même  de  la  maison  Lasram  dont  la  décoration  en  plâtres  découpés  a 
dû  être  exécutée  par  les  mêmes  artistes  que  celle  du  Palais  Hussein. 

Quoique  j'aie  pu  déjà  visiter  quelques-unes  des  belles  maisons  arabes 
de  Tunis,  je  suis  persuadé  que  je  n'en  connais  qu'un  très  petit  nombre  et 
je  pense  que  peu  à  peu  nous  pourrons  connaître  celles  dont  jusqu'ici  les  pro- 
priétaires se  sont  refusés  à  laisser  admirer  la  décoration  par  les  Européens. 


LA  VIE  INDIGÈNE.  —  MAISONS,  PALAIS,  MOSQUÉES  49 

Je  viens  de  parler  des  bains  particuliers  ou  hammams .  Ces  bains 
d'air  chaud  suivis  de  massages  sont  une  des  nécessités  de  la  vie  indi- 

o 

gène,  dont  l'usage  est  d'ailleurs  prévu  et  même  ordonné  par  la  loi  reli- 
gieuse. Il  est  donc  nécessaire  qu'il  y  ait  de  ces  établissements  ouverts  au 
public,  car  peu  de  gens  peuvent  se  payer  le  luxe  d'un  masseur  particu- 
lier. On  en  trouve  dans  toutes  les  villes  de  Tunisie  et  même  dans  les 
villages.  Voici  en  quoi  consistent  ces  établissements  :  qu'ils  soient  plus 


Cliché  Meurdein. 

La  Campagne  de  Tunis.  —  Aqueduc  romain  et  emplacement  du  Palais  deRasTabia,  vus  delà  Kasba. 


ou  moins  considérables,  ils  comprennent  toujours  une  salle  où  l'on  se 
déshabille,  des  salles  de  sudation,  des  salles  de  massage,  des  baio-noires 
froides  et  des  salles  de  repos.  C'est  donc  en  résumé  la  même  chose  que 
les  thermes  antiques  avec  Y apodyteriùm,  le  tepidarium,  le  laconi- 
c 11  m  et  le  frigidarium. 

Les  Arabes  ne  prennent  pas  comme  nous  dans  des  baignoires  des 
bains,  qui  ne  seraient  pour  eux  que  de  simples  ablutions.  Le  traitement 
qu'on  leur  fait  subir  dans  le  hammam,  avec  la  sudation,  le  massage  et  le 
bain  froid  est  à  la  fois  une  mesure  hygiénique  et  de  propreté  puisque 
par  là  on  peut  débarrasser  la  peau  de  toutes  ses  impuretés,  et  aussi  un 

4 


50  TUNIS 

stimulant  général  qui  permet  avantageusement  de  lutter  contre  les  effets 
débilitants  d'un  climat  très  chaud.  Je  ne  crois  pas  devoir  en  décrire  ici 
toutes  les  circonstances.  L'extérieur  de  ces  bains  s'accuse  par  des  façades 
bariolées  de  couleurs  criardes,  et  les  pièces  intérieures  voûtées  ne  sont 
généralement  pas  d'une  décoration  assez  intéressante  pour  que  jJen  repro- 
duise ici  des  détails. 

Après  avoir  vu  ce  que  sont  les  maisons  particulières  et  les  petits 
palais  des  personnages  officiels,  voyons  ce  qu'est 
le  palais  du  souverain,  le  Dar-el-bey. 

Autrefois  les  sultans  de  Tunis  avaient  leur 
palais  dans  la  Kasba.  Les  historiens  arabes 
nous  les  décrivent  en  détail  :  «  le  sultan  Mos- 
tancer  (Ibn-Khaldoum  II,  p.  338)  voulant  pro- 
curer aux  dames  de  son  harem  la  facilité  de  se 
rendre  du  palais  (situé  dans  la  Kasba  actuelle) 
au  jardin  de  Ras  Tabia  qui  touchait  à  l'enceinte 
de  la  ville,  sans  être  exposées  au  regard  du 
public,  fit  élever  une  double  muraille  depuis  le 

palais  jusqu'au  jardin          Ensuite  il  fit  élever 

dans  la  cour  de  son  palais  le  pavillon  appelé 
Coubba-Asarak  (ce  dernier  mot  appartient  à  la 
langue  des  Masmondas  et  signifie  large  et  vaste). 
Cet  édifice  forme  un  portail  large  et  élevé  dont 
Poterie  tunisienne  des  ateliers  la  façade  tournée  vers  le  couchant  est  percée 
de  Bab-el-Khadra.  d'une  porte  à  deux  vantaux  en  bois  artistement 

travaillé  et  dont  la  grandeur  est  telle  que  la 
force  de  plusieurs  hommes  réunis  est  nécessaire  pour  les  ouvrir  et  les 
fermer.  Dans  chacun  des  deux  côtés  qui  touchent  à  celui  de  la  façade 
s'ouvre  une  porte  semblable  à  celle  que  nous  venons  de  décrire.  La 
porte  principale  est  ainsi  du  côté  de  l'occident  et  donne  sur  un  énorme 
escalier  d'environ  cinquante  marches.  Cet  escalier  est  aussi  large  que  le 
portail  et  sa  direction  transversale  est  du  nord  au  sud.  Les  deux  portes 
s'ouvrent  sur  des  allées  qui  se  prolongent  jusqu'au  mur  d'enceinte  et 
reviennent  ensuite  aboutir  dans  la  cour  même.  Lors  de  la  présentation 
des  chevaux  de  tribut  et  pendant  la  revue  des  troupes,  ainsi  qu'aux  jours 
de  fête,  le  sultan  se  tient  donc  dans  ce  pavillon  assis  sur  un  trône  en 
face  de  la  grande  porte  d'entrée.  Ce  bâtiment  aussi  remarquable  par  la 
beauté  de  son  architecture  que  par  ses  vastes  dimensions  offre  un  témoi- 
gnage frappant  de  la  grandeur  du  prince  et  de  la  puissance  de  l'Empire.  » 


LA  VIE  INDIGÈNE.  —  MAISONS,  PALAIS,  MOSQUÉES  51 

La  cour  de  ces  souverains  hafsides  était  d'un  luxe  extraordinaire;  el 
Mostancer,  l'heureux  adversaire  de  saint  Louis  donnait  des  fêtes  splendi- 
des  clans  son  palais  de  la  Kasba  et  y  réunissait  autour  de  lui  les  .artistes, 


Cliché  Neurdein. 


Souk  du  Dar-el-bey. 

les  écrivains,  les  poètes,  les  docteurs  de  la  loi.  Ils  envoyaient  de  magni- 
fiques présents  aux  autres  souverains  musulmans  ;  parmi  ces  présents 
figuraient  fréquemment  des  armes  richement  ciselées,  faites  d'or  ou  d'ar- 
gent, et  des  harnachements  brodés  de  soie,  d'argent  et  d'or  (industrie 
dont  la  tradition  est  encore  continuée  de  nos  jours  à  Tunis  par  d'excel- 
lents artistes,  comme  nous  le  verrons  plus  loin). 


52  TUNIS 

Cette  culture  artistique  était  venue  d'Espagne.  Ibn  Khaldoun  le  dit 
expressément  (notices  et  extraits  des  ms.  de  la  B.  R.  t.  XX,  p.  362)  : 
«  la  plupart  de  ses  habitants  descendent  d'Andalous  qui  s'y  réfugièrent 
au  VIT  siècle  de  l'hégire.  »  J'ai  déjà  plus  haut  parlé  de  ces  maures  anda- 
lous.  A  la  grande  révolte  de  Cordoue  au  IXe  siècle  de  notre  ère,  Hachem 
avait  expulsé  la  plus  grande  partie  des  Cordouans  qui  se  réfugièrent  qui 
au  Maroc,  qui  en  Algérie,  qui  en  Tunisie.  Vers  1280  de  notre  ère,  Séville 
était  conquise  par  les  chrétiens,  nouvel  exode  vers  l'Afrique  musulmane, 
et  enfin  à  la  prise  de  Grenade  les  Maures  émigraient  en  masse,  et  jus- 
qu'en 16 10,  année  de  l'expulsion  définitive  des  musulmans  d'Espagne,  il 
arrivait  constamment  à  Tunis  des  réfugiés  andalous. 

«  Le  fameux  historien  Abou  Bekr-ibn-Saïd-en-Nas  prévoyant  que  la 
désorganisation  des  Etats  musulmans  d'Espagne  devait  amener  une  grande 
catastrophe  (au  moment  de  la  conquête  de  Séville;,  prit  la  résolution 
d'émigrer  à  Tunis  et  devint  professeur  de  jurisprudence  dans  le  collège 
situé  auprès  des  bains  du  bel  Air  (Hammam  el  Houa)  et  fondé  par  Oum 
el  Khalaïf,  la  mère  du  Sultan  »  (I.  K.  II,  382).  C'est  le  même  ibn  Saïd 
qui  raconte  que  la  splendeur  de  Maroc  semble  s'être  transportée  à  Tunis 
où  le  Sultan  actuel  construit  des  monuments,  bâtit  des  palais,  plante  des 
jardins  et  des  vignobles  à  la  manière  des  Andalous.  Tous  ses  architectes 
sont  nés  en  Andalousie,  de  même  que  ses  maçons,  ses  charpentiers,  ses 
briquetiers,  ses  peintres  et  ses  jardiniers.  Les  plans  de  ses  édifices  sont 
inventés  par  des  Andalous,  ou  copiés  sur  les  monuments  mêmes  de  ce 
pays.  (Ibn  Saïd,  cité  par  G.  de  Pranguy,  Essai,  p.  116.)  De  ce  palais  de 
la  Kasbah  il  restait  en  1883  des  vestiges  assez  considérables,  mais  où 
l'on  ne  pouvait  plus  reconnaître  aucun  reste  d'architecture.  Ils  ont  dis- 
paru depuis.  Il  ne  subsiste  plus  de  ces  palais  hafsides  que  les  ruines  du 
palais  de  plaisance  de  Ras-tabia,  ou  des  jardins  d'Abou-Fehr  à  l'Ariana  ; 
encore  ces  restes,  fragments  de  substructions  ou  vestiges  de  bassins, 
sont-ils  à  peu  près  méconnaissables. 

Le  Dar-el-bey  actuel  est  loin  d'être  aussi  ancien.  Bâti  par  Hamouda 
Pacha  à  la  fin  du  XVIIIe  siècle,  il  présente  néanmoins  de  très  belles  salles 
aux  voûtes  décorées  de  plâtres  sculptés  et  aux  plafonds  richement  peints 
et  enrichis  d'une  ornementation  polygonale  d'un  fort  bel  effet.  D'autres 
de  ces  salles  possèdent  de  beaux  plafonds  peints  et  dorés  soutenus  par 
de  larges  poutres  qui  reposent  à  la  mode  marocaine  sur  des  consoles  à 
stalactites,  de  fort  beaux  lambris  en  plâtre  sculpté  et  des  panneaux  en 
mosaïque  de  faïence.  Ces  mosaïques  de  faïence  disposées  suivant 
des  entrelacs  géométriques  sont  complètement  différentes  des  faïences 


LA  VIE  INDIGÈNE.  —  MAISONS,  PALAIS,  MOSQUÉES  53 

qui  ornent  le  palais  Hussein  et  que  nous  retrouverons  soit  à  la  Ma  nouba, 
soit  au  Bardo  et  qui  forment  des  panneaux  décoratifs  représentant  géné- 
ralement des  gerbes  d'ornements  et  de  fleurs  sortant  d'un  vase,  et  qui 
participent  de  deux  arts  différents.  C'est  un  motif  persan  légèrement 
dénaturé  comme  dessin  et  exécuté  par  les  procédés  des  faïenciers  italiens 
du  XVIe  et  du  XVIIe    siècle.  A  mon   avis   ces  panneaux  ont  dû  être 


Cliché  Neimiein. 

Dar-el-bey.  Patio  du  i'  r  étage. 


fabriqués  à  Tunis  par  des  captifs  originaires  d'Italie  et  qui  y  avaient 
exercé  le  métier  de  potiers  et  d'émailleurs.  Ils  ont  apporté  à  Tunis  une 
technique  absolument  différente  de  celle  des  Andalous,  technique  recon- 
naissable  à  la  couleur  et  à  la  composition  des  émaux  employés. 

Les  mosaïques  du  Dar-el-bey  sont  au  contraire  exécutées  par  pièces 
découpées,  comme  les  faïences  de  Fez  et  de  Tétouan,  analogues  aux 
mosaïques  de  faïence  des  plus  anciens  monuments  arabes  de  l'Andalou- 
sie, mais  il  y  a  encore  dans  cette  technique  une  distinction  à  faire;  les 
émaux  de  Tétouan  sont  bien  les  émaux  andalous  caractérisés  principale- 
ment par  l'usage  du  jaune  de  fer.  La  tradition  s'explique  d'ailleurs 


54  TUNIS 

facilement  puisque  Tétouan  est  une  des  villes  andalouses  du  Maroc. 

A  Fez  au  contraire  la  tonalité  des  émaux  y  est  différente,  un  jaune 
d'or,  obtenu  par  le  sulfure  d'antimoine  et  un  vert  de  cuivre  clair  sont 
avec  un  bleu  clair  très  franc,  à  noter.  Nous  retrouvons  ces  émaux  au 
Dar-el-bey  de  Tunis.  Ils  seraient  donc,  selon  moi,  dus  à  des  artistes 
appelés  du  Maroc  par  Hamouda  Pacha,  comme  il  en  fit  venir  probable- 


Cliché  C 


Plafond  du  Palais  du  Bev  (Dar-el-bey). 

ment  aussi  pour  exécuter  certains  des  plafonds  de  son  palais  qui  diffèrent 
un  peu  par  l'ornementation  des  autres  plafonds  dont  la  décoration  est 
bien  tunisienne  de  caractère,  car  on  y  reconnaît  à  la  fois  la  tradition 
andalouse  géométrique  et  l'ornementation  turco-persane  arrondie  et 
fleurie  inspirée  très  probablement  des  velours  et  des  broderies  d'impor- 
tation turque  ou  persane. 

D'ailleurs  on  connaît  d'autres  ouvrages  d'artistes  marocains  plus 
récents  encore.  C'est  ainsi  que,  comme  je  l'ai  dit  plus  haut  en  1290 
de  l'hégire  (1873  de  notre  ère)  sous  le  règne  du  bev  Mohammed-es-Sadok 


LA  VIE  INDIGÈNE.  —  MAISONS,  PALAIS,  MOSQUÉES  55 

le  ministre  khéreddine  sachant  qu'un  sculpteur  de  Fez,  Hadj  Hassen  el 
Fassi  passait  par  Tunis  pour  se  rendre  au  pèlerinage  de  la  Mecque,  le 
chargea  d'exécuter  après  la  mort  de  Mohammed-bel  Kadi  Younès  qui 
l'avait  commencée,  la  décoration  de  la  voûte  de  la  Zaouïa  de  Sidi-Bra- 


Clirlie  Ncurdein. 

Dar-el-bey.   Porte  des  grands  Salons  sur  la  cour  du  Ier  étage. 


him-er-Rihaï,  lui  demanda  même  de  former  quelques  élèves  et  lui  paya 
les  leçons  qu'il  lui  fit  donner  à  ces  jeunes  artistes.  Je  dois  ajouter  à  ce 
renseignement,  que  je  dois  au  cheick  Mohammed  el  Otsmane  el  Hachaï- 
chi,  conservateur  de  la  bibliothèque  de  la  Djama  Zitouna,  que  quelques 
élèves  de  Hadj  Hassen  vivent  encore  et  qu'en  1889  je  leur  fis  exécuter 
un  certain  nombre  de  panneaux  sculptés  et  des  vitraux  pour  les  bâtiments 


56  TUNIS 

de  la  section  tunisienne  que  j'élevais  alors  sur  l'esplanade  des  Invalides1. 
Ils  étaient  alors  au  nombre  de  six;  je  crois  que  deux  seulement  exis- 
tent encore  et  ont  peine  à  vivre  de  leur  métier  qu'on  ne  sait  plus  encou- 
rager par  des  commandes. 

Je  ne  dois  pas  oublier  avant  de  quitter  le  Dar-el-bey  de  mentionner 
la  belle  cour  du  premier  étage  avec  ses  arcades,  ses  colonnes  et  ses  portes 
de  marbre  de  couleur.  Cette  cour  était  autrefois  entourée  d'une  fort  belle 
corniche  en  bois  peint  et  sculpté  que  Pascal  Coste  dessina  autrefois  lors- 
qu'il passa  à  Tunis  vers  1835  (l'aquarelle  originale  appartient  à  M.  Revoil, 
ambassadeur  de  France  à  Madrid  et  autrefois  résident  adjoint  à  Tunis). 

Malheureusement,  l'intérieur  de  ce  palais,  comme  celui  de  Bardo  et 
de  Kassar  Saïd,  est  complètement  dénaturé  par  un  mobilier  du  goût  le 
plus  désastreux  et  des  tentures  du  style  Louis-Philippe  le  plus  attristant. 
Cela  me  rappelle  les  descriptions  où  dans  «  le  Nabab  »  Alphonse  Daudet 
a  retracées  d'une  façon  si  cruelle  et  si  exacte  ces  intérieurs  de  palais  de 
princes  musulmans  où  se  déversait  le  trop-plein  des  boutiques  du  fau- 
bourg .Saint-Antoine,  et  où  des  mercantis  sans  conscience  faisaient  des 
fortunes  scandaleuses  aux  dépens  de  leurs  naïfs  clients.  A  coup  sûr,  il 
avait  pris  ses  modèles  dans  les  palais  beylicaux  où  s'alignent  encore  sur 
des  consoles  identiques  des  pendules  semblables  qui  marquent  des  heures 
différentes  et  où  des  boules  de  verre  étamé  reflètent  les  horribles  meu- 
bles européens  dont  on  a  meublé  les  salles  de  réception  et  les  chambres 
d'apparat. 

Je  ne  puis  guère  parler  des  mosquées  que  d'après  leur  silhouette 
extérieure.  La  plus  ancienne  est  la  mosquée  el  Ksar,  dont  le  minaret 
a  été  refait  en  950.  H.  (1545  de  J.-C.)  aux  frais  et  par  ordre  de  el  Hadj 
Mohamed  Pacha.  Vient  ensuite  la  plus  grande  mosquée  de  Tunis,  la 
Djama  Zitouna  dont  le  minaret  restauré  autrefois  par  le  bey  Mourad 
a  été  récemment  reconstruit 2  par  deux  architectes  tunisiens,  Si  Sliman 
Ennigro  et  Si  Tahar  ben  Saber,  qui  ont  fait  là  preuve  d'un  grand 
talent.  Si  Sliman  Ennigro  est  mort  il  y  a  quelques  années  ainsi  que 
Si  Tahar.  Je  parlerai  plus  loin  de  ces  architectes  tunisiens  qui  sont  loin 
de  manquer  de  mérite  et  à  qui  l'administration  du  protectorat  a  fort 
intelligemment  confié  l'entretien  et  la  réparation  des  édifices  religieux 
dont  les  travaux  sont  payés  sur  les  revenus  des  biens  habons,  biens 
religieux  et  de  mainmorte. 

1  Je  donne  la  reproduction  d'un  de  ces  panneaux  page  76. 

2  En  1312  de  l'hégire,  1894,  J.-C. 


LA  VIE  INDIGÈNE.  —  MAISONS,  PALAIS,  MOSQUÉES  57 

Cette  mosquée  date  de  114  de  l'hégire.  Elle  fut  terminée  en  l'an  141. 
Agrandie  en  250  (H.)  par  Ziadet  Allah  ben  Aglab,  elle  fut  l'objet  de  diffé- 
rentes restaurations  sous  les  llafsides  Yahia  ben  el  Mostancer  (676  H.), 
Zakaria  (716),  Abou  Abdallah  (au  commencement  du  IXe  siècle  de 
l'hégire),  etc.. 

La  mosquée  proprement  dite  se  compose  d'un  grand  nombre  de  nefs 
parallèles,  la  nef  du  milieu  est  plus  large  que  les  autres,  comme  à  Sidi- 


Koubba  sur  la  place  de  la  Kasb, 


Okba  de  Kairouan,  et  comme  cette  mosquée,  elle  possède  deux  dômes 
élevés  sur  tambours  aux  deux  extrémités  de  cette  nef  centrale.  Une 
grande  cour  la  précède,  dans  laquelle  on  accède  par  des  portiques  à 
arcades  qui  prennent  leurs  entrées  par  des  portes  ouvertes  sur  les  souks 
(le  souk  el  attarin  et  le  souk  des  étoffes),  et  sur  une  petite  place  où 
débouche  la  rue  de  l'Eglise. 

Une  fort  ancienne  mosquée  est  aussi  celle  de  la  Kasba,  construite  par 
Abou-Zakaria  el  Hafsi  en  62g.  H.  (1231,  J.-C.)  et  achevée  en  633.  H. 
(1236,  J.-C).  Son  magnifique  minaret  a  été  récemment  dégagé  et 
restauré  avec  une  grande  habileté  par  l'architecte  tunisien  Si  Ahmed 
Chérif. 


58  TUNIS 

Les  trois  mosquées  que  je  viens  de  mentionner  sont  des  mosquées 
Malékites,  à  nefs  multiples,  à  grandes  cours  et  à  minarets  à  base  carrée. 
D'autres  mosquées  à  minarets  octogonaux  sont  celle  de  Sidi  Youssef, 


Cliché  Neurdein. 


Boulevard  Bab  Menara  et  Minaret  de  la  Mosquée  de  la  Kasba. 

rue  Sidi-ben-Ziad,  construite  de  1019  (1610)  à  1047  (1637);  celle  de 
Hamouda  Pacha,  rue  Sidi  ben  Arouz,  construite  en  1076.  H.  (1654,  J.-C.) 
et  toutes  deux  sont  accostées  du  tombeau  de  leur  fondateur  surmonté 
d'une  gracieuse  toiture  en  pavillon  couverte  de  tuiles  émaillées  en  vert, 
et  enfin  celle  qui  est  appelée  Djama  Djedid,  construite  par  Hussein-ali- 


LA  VIE  INDIGÈNE.  —  MAISONS.  PALAIS,  MOSQUÉES  59 

ben  Turki  (11 17.  H.,  1 1 53 .  H.),  fondateur  de  la  dynastie  Husseïnite  ; 
son  minaret  qui  menaçait  ruine  a  été  reconstruit  très  habilement  par 
Sliman-en-Nigro,  l'architecte  tunisien  dont  j'ai  déjà  parlé. 


Cliché  Neurdein. 

Mosquée  Sidi  Youssef  et  rue  Sidi-ben-Ziad. 


Ces  trois  mosquées  sont  du  rite  hanéfite,  elles  se  distinguent  des 
autres  par  leurs  minarets  sur  plan  octogonal,  surmontés  d'une  galerie  à 
jour  et  couronnés  par  un  toit  aigu.  Leur  disposition  intérieure  diffère  en 
ceci  du  plan  des  mosquées  malékites,  que  la  mosquée  hanéfite  est  isolée 


6o 


TUNIS 


de  la  cour  par  trois  portiques  en  retour  tandis  que  la  mosquée  malékite 
occupe  tout  le  fond  de  la  cour. 

Enfin,  la  mosquée  la  plus  originale  de  Tunis  est  la  mosquée  de  Sidi 
Mahrez,  construite  dans  la  seconde  moitié  du  xvii°  siècle  de  notre  ère  et, 
je  crois,  sur  les  plans  de  Daviler,  architecte  français. 

Cette  mosquée  diffère  en  effet  profondément  par  son  plan  et  son 
élévation  des  autres  mosquées  de  Tunis.  Seule  elle  est  couronnée  par 
uneénorme  coupole, contrebutée  par  quatre  demi-coupoles.  —  Quatre  autres 
coupoles  plus  petites  occupent  en  plan  les  angles  des  bras  de  la  croix  ainsi 
formée.  Elle  est  aussi  entourée  sur  ses  trois  faces  du  portique  malékite, 
mais  son  minaret  construit  vers  le  commencement  du  XIXe  siècle  est  sur 
plan  carré.  La  belle  silhouette  de  cette  mosquée  se  voit  de  loin  quand  on 
se  trouve  dans  les  quartiers  élevés  de  la  ville,  et  bien  que  sa  décoration 
se  réduise  extérieurement  aux  formes  simples  des  dômes,  de  leurs 
tambours  et  des  murs  de  la  mosquée,  son  aspect  n'en  est  pas  moins  fort 
beau  et  très  imposant. 

Je  pense  qu'il  serait  oiseux  de  décrire  les  innombrables  petites 
mosquées  ou  Zaouïas  de  Tunis.  Je  dois  cependant,  il  me  semble,  dire 
quelques  mots  de  la  vie  religieuse  des  musulmans,  mais  je  ne  veux  pas 
en  parler  sans  avoir  décrit  sommairement  les  Zaouïas  ou  écoles  de 
Tunis  (car  j'y  ai  entendu  dire  également  Zaouïa  Suleïmania  et  Medersa 
Suleïmania,  en  parlant  du  même  édifice). 

Ces  écoles,  consacrées  à  recevoir  les  élèves  de  l'enseignement  supé- 
rieur donné  à  la  mosquée  Zitouna,  se  composent  généralement  de 
grandes  cours  entourées  de  portiques  sur  lesquels  donnent  un  nombre 
plus  ou  moins  grand  de  chambres  consacrées  au  logement  des  étudiants, 
une  petite  mosquée,  des  escaliers  d'accès,  des  pièces  de  débarras,  le 
logement  du  portier  et  d'une  sorte  de  surveillant,  des  W.  C.  à  eau  courante 
complètent  généralement  ce  programme  bien  simple  et  si  je  n'ai  pu 
pénétrer  que  dans  une  Zaouïa  de  Kairouan,  puisque  l'accès  de  celles  de 
Tunis  est  interdit  aux  Européens,  je  me  suis  rendu  compte  que  dans 
l'exécution  de  ce  programme  les  architectes  tunisiens  ont  su  en  tirer  un 
excellent  parti. 

C'est  dans  la  grande  mosquée  que  les  étudiants  vont  suivre  les  cours, 
et  voici  ce  que  c'est  que  la  mosquée  : 

La  mosquée  est  le  temple  d'un  culte  fort  simple,  qui  se  borne  à 
ceci.  Le  musulman  est  obligé  de  faire  par  jour  un  certain  nombre  de 
prières,  s'il  peut  les  faire  dans  une  mosquée,  l'œuvre  n'en  est  que  plus 
méritoire,  mais  il  peut  cependant  les  faire  chez  lui  ou  n'importe  où  il  se 


LA  VIE  INDIGÈNE.  —  MAISONS,  PALAIS,  MOSQUÉES  61 

trouve  ;  ces  prières  sont  courtes,  mais  doivent  être  faites  sous  des 
attitudes  prescrites,  avec  certains  gestes  et  le  visage  tourné  dans  la 
direction  de  la  Mecque. 


Cliché  Garrigues. 

Ancien  Minaret  (démoli)  de  la  Mosquée  el  Bechir. 


C'est  dans  cette  direction  qu'est  orienté  le  mihrab,  niche  creusée 
dans  le  mur  terminal  de  la  mosquée  et  vers  laquelle  tous  les  fidèles  se 
tournent  quand  ils  sont  dans  le  temple. 

Le  vendredi,  qui  est  le  dimanche  des  musulmans,  la  prière  doit  être 
dite  à  la  mosquée,  c'est  obligatoire,  l'assistance  y  est  aussi  obligatoire 


62  TUNIS 

aux  différentes  fêtes  de  l'année.  Et  ces  prières  dans  la  mosquée  sont 
accompagnées  de  lectures  du  Coran,  faites  suivant  certaines  règles  et 
psalmodiées  d'une  façon  rituelle  qui  est  fixée  par  la  tradition  et 
enseignée  dans  les  mosquées.  Le  signal  des  prières  et  des  génuflexions 


Cliché  Garrigues. 

Entrée  de  la  Medersa  Suleïmania. 


est  donné  par  l'imam,  qui,  placé  en  face  du  mihrab,  récite  le  premier 
chaque  verset  de  la  prière  en  l'accompagnant  des  gestes  prescrits, 
l'assistance  les  répète  après  lui,  pendant  que  les  récitateurs  du  Coran 
montés  dans  une  tribune  psalmodient  les  passages  du  livre  sacré.  — 
Quand  l'imam  a  terminé  la  prière,  il  monte  les  degrés  de  la  chaire  ou 
mimbcr  qui   se  trouve  à   droite  du  mihrab   et  prononce  debout  une 


LA  VIE  INDIGÈNE.  —  MAISONS,  PALAIS,  MOSQUÉES  63 

allocution  analogue  à  nos  sermons,  discours  roulant  ou  sur  des  points  de 
morale,  ou  sur  des  points  de  dogme,  puis  l'assistance  récite  d'autres 
prières  et  les  croyants  se  séparent. 

La  grande  mosquée  de  Tunis,  la  Djama  es  Zitouna  fut,  dit-on, 
fondée  sur  l'emplacement  d'une  ancienne  église  chrétienne  placée  sous 
l'invocation  de  sainte  Olive.  C'est  de  là  que  lui  viendrait  son  nom,  car 
Djama  Zitouna  veut  dire  mosquée  de  l'olive  ou  de  l'olivier.  Elle 
date  du  IIe  siècle  de  l'hégire,  c'est  donc  une  des  plus  anciennes  de  Tunisie. 


Cliché  Neurdein. 

La  Mosquée  de  Sidi  Mahrez  et  la  Place  Bab-Souika. 


De  même  que  nos  anciennes  abbayes  du  moyen  âge,  la  grande 
mosquée  est  un  centre  d'instruction,  une  sorte  d' Université  où  les 
étudiants  viennent  apprendre  ce  qu'un  savant  musulmam  doit  connaître, 
la  religion  et  ses  traditions  d'abord,  ensuite  le  droit  et  la  jurisprudence 
basés  sur  elles,  et  quelques  éléments  de  littérature,  de  philosophie,  de 
mathématiques  et  d'histoire.  C'est  bien  là  le  programme  de  nos  écoles  du 
moyen  âge  où  l'on  enseignait  les  cinq  arts  libéraux. 

La  mosquée  proprement  dite  se  compose  d'un  grand  nombre  de  nefs 
qui  se  croisent,  soutenues  par  des  colonnes  arrachées  pour  la  plupart 
aux  ruines  de  Carthage,  c'est  là  que  tous  les  jours,  en  dehors  des 
offices,  les  étudiants  se  réunissent  autour  de  leurs  professeurs.  Une 


64  TUNIS 

remarquable  bibliothèque  arabe  y  est  annexée  (elle  compte  actuelle- 
ment près  de  six  mille  volumes  pour  la  plupart  manuscrits).  Elle  est 
précédée  d'une  grande  cour  entourée  de  portiques  à  arcades  dont  l'accès 
se  fait  par  des  portes  qui  s'ouvrent  sur  le  souk  des  étoffes  et  le  souk  des 
parfums,  tandis  que  l'entrée  principale  se  fait  sur  une  petite  place  à 
l'extrémité  de  la  rue  de  l'Eglise.  C'est  la  plus  importante  et  la  plus  pit- 
toresque aussi.  Le  vendredi,  lorsque  le  cheick-ul  Islam  arrive,  monté  sur 
une  mule  harnachée  de  velours  brodé  d'or  et  d'argent,  et  qu'il  est  reçu 
par  les  membres  du  clergé,  ce  n'est  certes  pas  un  spectacle  banal  que 
de  voir  avec  quel  respect  les  ulémas,  les  imams  et  les  muftis  le  reçoivent 
au  pied  du  perron  élevé  qu'il  doit  franchir  pour  pénétrer  dans  la  grande 
mosquée.  Son  costume  jaune  d'or,  brodé  d'or  et  d'argent,  son  haïk  de 
soie  légère,  son  turban  côtelé,  d'un  modèle  unique  à  Tunis,  sa  physiono- 
mie grave  et  vénérable,  son  entourage  pittoresque  dont  les  costumes  de 
couleurs  variées  s'harmonisent  étonnamment  entre  eux,  tout  cela  forme 
une  vision  absolument  remarquable  et  je  m'étonne  qu'elle  n'ait  tenté 
jusqu'ici  le  pinceau  d'aucun  grand  peintre. 

La  mosquée  Zitouna  est  une  mosquée  malékite  \  c'est-à-dire  que 
le  rite  qui  y  est  suivi  est  le  rite  malékite,  adopté  presque  universellement 
dans  les  pays  de  l'Afrique  du  Nord  ;  on  distingue  à  première  vue  les 
mosquées  malékites  par  la  forme  de  leur  minaret  qui  est  carré  :  le 
rite  liaucfitc  qui  s'est  implanté  dans  le  magreb  à  la  suite  du  protectorat 
turc,  c'est-à-dire  depuis  le  XVIe  siècle  de  notre  ère,  a  des  mosquées  un 
peu  différentes  comme  disposition  de  plan,  et  les  minarets  sont  octogo- 
naux. On  en  voit  un  charmant  exemple  quand  on  sort  des  souks  pour  se 
diriger  vers  la  rue  de  la  Kasba.  En  prenant  la  rue  Sidi  ben  Arou\  qui 
joint  les  souks  à  cette  rue,  on  passe  devant  la  mosquée  de  Hamoitda 
Pacha  dont  le  minaret  fut  élevé  précisément  sur  les  dessins  d'un  des 
ancêtres  de  Sliman  Ennigro.  Il  a  la  forme  d'un  fût  octogonal  reposant 
sur  un  dé  carré  et  porte  dans  sa  partie  supérieure  une  galerie  à  jour 
protégée  par  un  auvent  saillant  sous  lequel  s'abrite  le  muefâin  lorsqu'il 
appelle  les  croyants  à  la  prière.  Le  chant  des  muezzins  de  Tunis  n'a  pas 
la  variété  des  vocalises  de  ceux  du  Caire,  dont  la  mélopée  plaintive 
s'étend  d'une  façon  si  pénétrante  au  loin.  Mais  ce  cri  d'Allah  ou  Akbar 
«  Dieu  est  le  plus  grand  »  répété  à  plusieurs  reprises  et  qui,  au  moment 
de  la  prière  retentit  sur  tous  les  minarets  de  Tunis,  a  une  poésie  plus 

1  Les  quatre  rites  orthodoxes  de  l'Islam  sont  :  le  rite  Malékite,  le  rite  Hanéfite, 
le  rite  Hanbalite,  le  rite  Chaféite,  ainsi  nommés  des  savants  docteurs  qui  en  ont  organisé 
les  préceptes. 


LA  VIE  INDIGÈNE.  —  MAISONS,  PALAIS,  MOSQUÉES  55 

sauvage.  Dieu  est  grand  !  Croyants  rendez-vous  à  la  prière  !  Tel  est 
l'appel  qui,  cinq  fois  par  jour,  avertit  les  musulmans  de  ne  pas  oublier 
leurs  devoirs  religieux.  Au  temps  du  Ramadan,  tous  ces  minarets  sont 
illuminés  d'une  quantité  de  lampions  et  par  les  nuits  si  belles  de  Tunis, 


Cliché  Neurdein, 

Entrée  principale  delà  Djama  Zitouna  ou  grande  Mosquée. 


c'est  un  spectacle  inoubliable  que  de  voir,  du  haut  des  quartiers  élevés 
lorsqu'on  plonge  ses  regards  sur  la  ville,  toutes  ces  colonnes  de  feu  qui 
semblent  de  gigantesques  cierges  brûlant  pour  la  gloire  de  Dieu. 

Mais  combien  ce  spectacle  est  inférieur  aux  merveilleuses  illumina- 
tions des  mosquées  de  Constantinople  au  temps  du  Ramadan.  C'est  une 
splendeur  que  rien  n'égale  et  qu'on  ne  peut  oublier  quand  on  l'a  vue  une 
fois. 


6b  TUNIS 

Nous  avons  suivi  et  étudié  la  vie  musulmane  à  Tunis,  ou  du  moins 
nous  avons  cherché  à  en  faire  connaître  quelques  traits. 

Lorsque  le  croyant  a  fini  son  voyage  ici-bas.  et  que,  résigné,  il  a 
accepté  la  mort  comme  une  chose  nécessaire,  il  proteste  encore  de  sa  foi 
en  élevant  son  index  vers  le  ciel,  il  profère  la  fatiha,  la  prière  essen- 
tielle, en  attestant  qu'il  meurt  dans  la  religion  du  prophète. 

Dès  que  la  mort  est  absolument  certaine,  on  lave  le  cadavre,  on  lui 


Clichc  Garrigues. 

Tourbet-el-bey  ou  tombeaux  des  beys. 


obture  les  narines,  la  bouche  et  les  oreilles  avec  du  coton,  on  l'ensevelit 
dans  un  linceul,  on  le  place  sur  une  civière  et  on  étend  sur  lui  un  drap 
de  soie  écarlate  brodé  de  couleurs  éclatantes.  On  le  porte  à  la  mosquée, 
dans  une  chambre  réservée  aux  services  funèbres  et  l'imam  récite  la 
prière  des  morts,  puis,  d'un  pas  rapide  on  le  porte  au  cimetière  ;  chacun 
des  assistants  au  convoi  se  fait  une  obligation  de  remplir  un  instant  les 
fonctions  de  porteur,  car  une  indulgence  particulière  est  attachée  à  ce 
témoignage  de  fraternité  et  de  solidarité. 

Arrivé  au  cimetière,  le  corps  est  déposé  dans  une  fosse  peu  profonde; 
la  tombe  consiste  dans  une  sorte  de  sarcophage  posé  sur  la  fosse,  à  la  tête 


LA  VIE  INDIGÈNE.  —  MAISONS,  PALAIS,  MOSQUÉES  67 

et  aux  pieds  se  dressent  deux  pierres  verticales,  ce  sont  les  sièges  où  les 
anges  de  la  mort  viendront  se  poser  au  moment  de  la  résurrection  pour 
juger  l'âme  du  mort.  Quelquefois  une  stèle  ornée  d'une  inscription  rap- 
pelle les  qualités  du  défunt,  ou  bien  un  turban  sculpté  sur  la  pierre  de  tête 
indique  par  sa  forme  les  fonctions  juridiques  ou  religieuses  qu'il  a  remplies 
pendant  sa  vie;  si  c'est  une  femme,  les  sculptures  de  la  dalle  supérieure 


Cliché  (j^rriguesa 

Voûte  en  plâtre  sculpté  au  Dar-el-bey. 


du  sarcophage  représentent  des  rinceaux  ou  des  bouquets  de  fleurs. 
Quelquefois  une  petite  cuvette  qui  y  est  creusée  recueille  les  eaux  plu- 
viales et  les  petits  oiseaux  du  ciel  viennent  y  boire. 

Disposées  sans  ordre  apparent ,  quelquefois  abritées  sous  une  chapelle 
sépulcrale  voûtée,  les  tombes  se  succèdent,  entourées  d'arbres  qui  ont 
poussé  au  hasard  des  semences  apportées  parle  vent.  Quelque  abandonné 
qu'il  soit,  le  cimetière  musulman  est  comme  un  grand  jardin  et  au  prin- 
temps lorsque  l'herbe  qui  y  pousse  est  parsemée  de  fleurs,  et  les  arbres 
couverts  de  verdure,  la  comparaison  en  est  plus  frappante  encore.  Le  ven- 


68  TUNIS 

dredi,  les  familles  viennent  visiter  leurs  morts  et  les  femmes  vêtues  de 
longs  voiles  blancs  s'asseyent  sur  le  bord  des  tombes  et  s'entretiennent 
avec  eux. 

Quelle  poésie,  quelle  tranquillité  et  quel  charme  dans  ces  asiles  des 
morts  et  combien  leur  aspect  est  différent  de  nos  tristes  et  sombres  nécro- 
poles! Quelques-uns  de  ces  cimetières  sont  enclavés  dans  la  ville,  mais  ils 
sont  désormais  déclassés  et  l'on  n'y  fait  plus  d'inhumations.  Ceux  qui 
entourent  la  ville  leur  sont  exclusivement  réservés. 

Dans  Tunis  même  on  rencontre  un  assez  grand  nombre  de  tombeaux, 
ou  tourbas.  Les  vins  sont  ceux  des  souverains  de  la  dynastie  régnante, 
comme  le  Tourbet  el  bey,  tombeaux  des  beys,  d'autres  près  des  mosquées 
sont  ceux  des  beys  fondateurs,  comme  ceux  des  mosquées  d'ilamouda- 
Pacha  et  de  Youssef-bey;  d'autres  enfin  sont  des  tombeaux  de  person- 
nages vénérés,  de  marabouts,  ou  bien  encore  de  grands  fonctionnaires. 
Tel  est  le  tombeau  de  la  famille  Daouàtli.  près  du  Dar-el-bey,  qui  con- 
siste en  une  salle  carrée  abritée  par  une  coupole  et  où  se  trouvent  les 
cinq  sarcophages  des  personnes  qui  y  sont  enterrées.  Je  cite  ce  tombeau, 
car  l'inscription  qui  est  gravée  au-dessus  de  la  porte  est  si  intéressante 
que  je  ne  crois  pas  pouvoir  mieux  faire  que  de  terminer  ce  chapitre  en 
la  citant  tout  entière,  d'après  la  traduction  que  M.  Blondel  m'a  adressée: 

«  (3  Dieu,  tout-puissant,  dont  la  gloire  est  éternelle,  à  ta  porte  très 
haute  se  présente  le  Dey  Ahmed  qui  abandonne  ce  monde  périssable  pour 
le  monde  éternel. 

«  Personnne  ne  peut  demeurer  éternellement  ici-bas,  même  les  plus 
puissants  empereurs. 

«  Le  pauvre  Dey  Ahmed  vient  te  demander  l'hospitalité  en  suppliant, 
sans  autre  viatique  que  sa  croyance,  car  tu  pardonnes  à  tous  et  tu  pro- 
tèges tes  créatures. 

«  Ceux  qui  sont  hospitaliers  reçoivent  et  choient  leurs  hôtes,  mais  toi 
qui  es  le  plus  puissant  de  tous,  offre-lui  tes  meilleures  bénédictions  et 
assure-lui  tes  heureux  dons. 

«  O  Dieu  très  haut,  protège  ce  vertueux  vieillard  qui  t'adorait  si  profon- 
dément, dont  l'âme  est  allée  voltiger  auprès  de  toi  en  cherchant  l'asile  le- 
plus  précieux  et  le  plus  sûr.  —  Année  de  l'hégire  1057  1 .  » 

1  Soit  171 1  de  J.-C. 


L'anci 


en  marcne  aux  es 


sclaves,  dans  les  Souks. 


CHAPITRE  IV 

LES  SOUKS.  —  LES  ARTISANS 

Les  souks  ou  bazars  comprennent  tout  un  quartier  qui  s'étend  pour 
ainsi  dire  de  la  place  Bab-Souika  ou  place  des  Souks  jusqu'à  la  Zaouïa 
Suleymania,  d'une  part,  et  de  l'autre  de  la  place  de  l'Église  au  boulevard 
Bab-Menara. 

Dans  ce  quartier  sont  comprises  quelques  Zaouïas,  quelques  medersas 
et  la  mosquée  Zitouna  avec  ses  annexes.  Ce  ne  sont  partout  que  des  rues 
voûtées  ou  abritées  du  jour  et  de  la  chaleur  par  des  toitures  en  planches. 
De  chaque  côté  de  ces  rues  s'ouvrent  les  boutiques,  généralement  de  petite 
dimension  et  dont  le  sol  est  légèrement  surélevé  au-dessus  du  pavé  de  la  rue. 
Au  bazar  des  tailleurs  elles  sont  séparées  par  des  colonnes  aux  fûts  bariolés 
qui  supportent  au-dessus  de  corniches  en  bois  garnies  de  tuiles  émaillées 


;o  TUNIS 

les  charpentes  ajourées  qui  abritent  la  rue.  Au  souk  el  Attarin  ou  bazar 
des  parfumeurs,  au  contraire,  elles  s'ouvrent  par  une  baie  rectangulaire 
dans  le  mur  qui  borde  la  rue,  et  les  voûtes  dont  le  crépi  de  chaux  a  pris 
les  tons  les  plus  savoureux  sont  soutenues  par  des  colonnes  trapues  dont 
les  fûts  et  les  chapiteaux  sont  peints  de  rouge,  de  bleu,  et  de  vert.  Toute 
la  journée  une  foule  d'acheteurs  et  de  promeneurs  s'y  presse,  car  on 
trouve  dans  ces  boutiques  minuscules  tout  ce  qui  est  utile  à  la  vie  arabe  ; 
depuis  les  objets  de  première  nécessité  jusqu'aux  objets  de  luxe,  parfu- 
merie, meubles,  bijoux,  har- 
nachements luxueux  brodés 
de  soie  et  d'or  car  les  serrad- 
jines  ou  selliers  ont  conservé 
la  tradition  de  l'art  qui  faisait 
une  des  grandes  richesses  du 
commerce  tunisien. 

Au  XIIIe  siècle,  pendant 
la  période  Hafside  qui.  com- 
me l'a  dit  si  justement  M.  G. 
Loth  [Revue  encyclopédi- 
que, 8  avril  1899),  peut  être 
considéré  comme  1  âge  d'or 
de  Tunis,  presque  tous  les 
souks  actuels  furent  bâtis. 
Les  caravanes  y  affluaient, 
venant  jusque  du  Darfour  et 
du  Soudan  1  apportant  les 
esclaves,  l'or,  la  gomme, 
l'ivoire,  les  plumes  d'autruche,  remportant  de  Tunis  les  habillements 
brodés,  les  armes,  les  harnachements,  les  mille  produits  de  l'industrie 
locale.  J'emprunte  encore  à  M.  G.  Loth  les  données  suivantes  :  sept  cents 
boutiques  d'épiciers,  de  droguistes  et  de  parfumeurs  s'y  comptaient. 
Avant  les  dégrèvements  accordés  par  Abou  Farès  les  négociants  du 
souk  des  étoffes  versaient  annuellement  au  trésor  trois  mille  dinars  d'or 
ce  qui  représente  un  total  de  plus  de  600.000  francs  de  vente  de  ce  seul 
chef. 

Le  souk  des  parfumeurs  fut  fondé  par  Abou  Zakaria  (+  1249  J.-C.)  et 

1  Aujourd'hui  encore  de  nombreux  clients  d'Algérie  et  même  du  Maroc  viennent  y  faire 
des  commandes  de  costumes,  d'armes,  de  harnachements  richement  brodés. 


Col.  Saladin. 

Découpure  en  papier  sur  laquelle  les  Serradjines  ou 
Selliers  font  leurs  broderies  d'or  en  relief.  —  Modèle 
de  troussequin  de  selle. 


LES  SOUKS.  —  LES  ARTISANS  71 

ces  parfumeurs  formaient  alors  une  véritable  aristocratie  commerciale. 
Lorsque  Abou  Farès  en  rendit  la  fabrication  libre,  le  savon  seul  procu- 
rait au  trésor  une  recette  de  plus  de  6.000  dinars  d'or. 

Mais  si,  aux  jours  ordinaires  Taffluence  des  chalands  est  énorme  dans 
les  souks,  que  dire  des  jours  où  Ton  y  fait  les  ventes  à  la  criée.  Alors  la 


Cliché  C.  Bûuleoger. 

Le  Souk  el  Attarin  ou  bazar  des  parfumeurs. 


circulation  y  devient  impossible,  les  acheteurs  et  les  vendeurs,  les  uns 
assis,  les  autres  debout  s'y  pressent  dans  un  désordre  pittoresque,  et  c'est 
avec  peine  que  les  déliais  ou  courtiers  peuvent  passer  d'un  groupe  à 
l'autre  pour  vanter  leur  marchandise  et  enregistrer  l'enchère  qui  a  été 
faite.  A  part  deux  ou  trois  magasins  qui  sont  à  peu  près  exclusivement 
consacrés  à  la  vente  des  objets  de  curiosité  que  les  nombreux  touristes  euro- 
péens tiennent  à  rapporter  de  Tunis  et  où  des  intermédiaires,  juifs  pour  la  plu- 


72  v  TUNIS 

part,  font  les  efforts  les  plus  indiscrets  pour  amener  les  clients  au  maga- 
sin dont  ils  dépendent,  il  est  rare  de  voir  un  commerçant  chercher  à  atti- 
rer la  clientèle  autrement  que  par\un  étalage  artistique  et  pittoresque  de 
ses  marchandises.  \ 

Après  l'industrie  des  Serradjines  t>u  selliers,  une  des  plus  estimées 
autrefois  était  celle  des  fabricants  de  chéchias,  calottes  rouges  presque 


Clii'lie  Nt'unlein. 


Souk  des  chéchias. 


hémisphériques,  de  forme  plus  ou  moins  aplatie,  plus  ou  moins  haute 
qu'il  ne  faut  pas  confondre  avec  le  fez  turc.  Le  souk  des  fabricants  de 
chéchias  forme  une  longue  galerie  qui  se  trouve  non  loin  du  Dar-el-bey, 
et  dans  les  boutiques  de  laquelle  un  certain  nombre  d'indigènes  se  livrent 
encore  à  cette  fabrication.  Les  chéchias  tricotées  en  laine,  foulées,  car- 
dées avec  soin  étaient  autrefois  teintes  à  Zaghouan  dont  l'eau  possède, 
paraît-il,  pour  cette  opération  des  qualités  toutes  particulières. 

Cette  industrie  presque  complètement  abandonnée  vers  1882  semble 
renaître  peu  à  peu  avec  le  bien-être  et  le  luxe,  et  plusieurs  des  boutiques 
de  ce  souk,  remarquables  par  leurs  boiseries  finement  sculptées  et  assem- 


LKS  SOUKS.  —  LES  ARTISANS  73 

blées,  ont  été  restaurées  avec  goût  dans  ces  dernières  années  et  ornées 
de  plâtres  sculptés  d'un  assez  joli  sentiment.  Ces  boutiques  sont,  avec 
celles  des  barbiers,  les  mieux  décorées  du  vieux  Tunis. 

Une  industrie  presque  éteinte  aujourd'hui,  et  qui  était  une  branche 
assez  curieuse  de  la  sculpture  sur  bois,  était  l'industrie  des  timbres  ou 
tabas  destinés  à  imprimer  la  marque  de  fabrique  sur  la  feuille  de  papier 


Cliché  iNeurdein 


Souk  el  Attarin  et  porte  de  la  Mosquée  Zitouna. 

pliée  à  l'intérieur  de  la  chéchia,  marque  de  fabrique  contenant  au  milieu 
d'un  cartouche  plus  ou  moins  bien  gravé,  le  nom  du  fabricant  et  une 
sorte  d'emblème  géométrique  nommé  nicham  qui  était  pour  ainsi  dire  la 
partie  essentielle  de  cette  marque.  Ce  détail  était  probablement  rendu 
nécessaire  par  l'analogie  fréquente  des  noms  des  Arabes,  qui  n'ayant  que 
rarement  des  noms  de  famille  constitués  généralement  par  des  surnoms, 
peuvent  être  facilement  confondus  les  uns  avec  les  autres  ;  comment,  en 
effet,  distinguer  les  Mohammed  ben  Ali  les  uns  des  autres  sinon  par  ce 
moyen?  Je  donne  dans  ce  livre  plusieurs  empreintes  de  ces  sortes  de 
sceaux  ;  on  pourra  donc  apprécier  ce  que  les  artistes  tunisiens  ont  su 
mettre  d'art  dans  ces  simples  objets. 


74  TUNIS 

Dans  certains  quartiers  extérieurs,  des  fondouks  ou  hôtelleries  reçoi- 
vent les  commerçants  de  l'intérieur  qui  viennent  faire  leurs  achats  à 
Tunis,  c'est  là  aussi  que  s'arrêtent  les  petites  caravanes  qui  viennent  y 
prendre  les  chargements  de  ballots  que  des  files  interminables  de  cha- 
meaux iront  porter  jusqu'aux  frontières  extrêmes  du  pays,  et  même  dans 
les  pays  voisins. 

Les  Arabes  purs  ont  horreur  des  métiers  manuels,  mais  les  Mores  au 


Cliché  Neurdein. 

Le  Souk  des  tailleurs. 


contraire,  qui  sont  à  proprement  parler  les  descendants  des  autochtones 
ou  véritables  indigènes,  convertis  à  l'islamisme  par  l'invasion  arabe,  ont 
conservé  leur  aptitude  au  travail  et  leur  goût  artistique.  Des  menuisiers, 
des  serruriers,  des  peintres  sur  meubles,  des  sculpteurs,  des  potiers,  des 
tisserands  en  étoffes  de  laine,  de  coton  et  de  soie,  des  brodeurs,  des  bijou- 
tiers continuent  à  exercer  comme  au  moyen  âge  leur  petite  industrie  dans 
des  ateliers  minuscules  et  avec  un  outillage  rudimentaire,  des  parfumeurs 
y  distillent  l'essence  de  jasmin  et  de  rose,  des  teinturiers  réunis  en  cor- 
poration compacte  (un  véritable  trust),  y  teignent  de  couleurs  éclatantes 
la  soie,  le  coton  et  la  laine. 


LES  SOUKS. 


LES  ARTISANS 


Les  tisserands  sur  des  métiers  juchés  dans  des  échoppes  invraisem- 
blables y  fabriquent  de  charmantes  étoffes  de  soie,  ou  de  soie  et  laine,  ou 
de  coton.  Il  n'est  pas  difficile  de  retrouver  dans  tous  ces  procédés  des  tra- 
ditions très  anciennes  dont  l'industrie  moderne  pourrait  tirer  profit  en  les 


Cliché  Garrigues. 


rendant  plus  pratiques,  elle 


aurait  parfois  avantage,  notamment  dans 


l'emploi  des  couleurs  végétales  dont  la  solidité  est  indispensable  pour  la 
teinture  des  laines  destinées  aux  tapis,  car  les  couleurs  modernes  à  l'ani- 
line sont  tellement  fugaces  qu'elles  disparaissent  en  peu  d'années  si  la 
lumière  les  atteint.  / 

Ces  artisans  ont  généralement  l'amour  de  leur  métier  et  ceux  d'entre 
/ 

eux  dont  la  profession  est  un  peu  artistique  comme  par  exemple  les  sculp- 


7&  TUNIS 

teurs  sur  bois  ou  sur  plâtre,  les  peintres  décorateurs,  les  menuisiers, 
mettent  un  grand  amour-propre  à  faire  des  ouvrages  qui  les  satisfassent, 
et  ils  gardent  jalousement  le  secret  de  leurs  procédés. 

J'en  citerai  un  exemple  bien  typique.  J'étais  allé  autrefois  visiter  plu- 
sieurs de  ces  sculpteurs  sur  plâtre  qui  font  encore  de  ces  découpures 
ajourées  semblables  aux  frimeuses  sculptures  de  l'Alhambra  de  Grenade, 
afin  de  pouvoir  en  emplo}rer  quelques-uns  dans  les  travaux  que  j'avais  à 
exécuter  pour  la  section  tunisienne  de  l'Exposition  de  1889.  L'un  d'eux 

habitait  près  de  la  place  Halfaouïne,  une 
petite  maison  dont  il  avait  décoré  la  pièce 
principale  de  vitraux  sertis  dans  des  ré- 
seaux de  plâtre,  de  charmants  panneaux 
en  plâtre  découpé  et  de  corniches  faites 
de  ces  alvéoles  superposées  qu'on  a  très 
exactement  comparées  à  des  nids  d'abeilles 
ou  à  des  stalactites.  Il  m'en  expliqua  la 
fabrication  et  me  fit  voir  une  collection 
de  dessins  fort  intéressants  qu'il  tenait  de 
ses  parents,  mais  qu'il  ne  voulut  pas 
m'autoriser  à  photographier.  «  Ce  sont 
mes  modèles,  me  dit-il,  et  si  vous  n'étiez  pas 
architecte,  je  ne  vous  les  aurais  pas  mon- 
trés, car  je  ne  les  fais  voir  à  personne. 
En  serrant  de  nouveau  dans  le  coffre  de 
bois  peint  de  fleurs  bariolées  et  d'orne- 
ments géométriques,  toute  sa  collection 
d'entrelacs,  de  rinceaux,  de  rosaces,  de  polygones  étoilés  dessinés  d'un 
trait  un  peu  gros  et  très  ferme  sur  un  papier  ancien,  il  ne  pouvait  s'em- 
pêcher de  me  dire  avec  chagrin  :  voilà  ce  que  m'ont  laissé  mes  parents, 
ce  qu'ils  savaient  et  ce  que  comme  eux  je  sais  exécuter;  mais  je  ne  trouve 
pas  comme  de  leur  temps  des  gens  assez  riches  et  d'assez  de  goût  pour 
m'en  faire  exécuter  toute  l'année:  je  travaille  pour  si  peu  de  personnes, 
que  je  suis  réduit  la  plupart  du  temps  à  être  maçon,  paveur  ou  badigeon- 
neur  pour  faire  vivre  ma  petite  famille;  vous  voyez  ce  que  je  sais  faire, 
ces  vitraux  sont  aussi  mon  oeuvre,  mais  les  Arabes  riches  ne  savent 
plus  apprécier  notre  art  et  ils  ont  le  goût  absolument  gâté  par  ce  que,  vous 
autres  Européens,  vous  apportez  ici  ».  Et  ma  foi  il  ne  raisonnait  pas  trop 
mal,  car  j'ai  constaté  moi-même  cette  indifférence  singulière  pour  leurs 
arts  d'autrefois  chez  beaucoup  d'indigènes  éclairés. 


LES  SOUKS.  —  LES  ARTISANS  77 

Le  vieux  .Mohammed  Karaborni  surnommé  Tordjeman,  un  des  der- 
niers survivants  de  la  profession,  a  bien  voulu  donner  quelques  détails 
sur  sa  profession  à  mon  ancien  élève  M.  Elie  Blondel,  architecte  à  Tunis 
qui  me  les  a  transmis. 

Son  grand-père,  Mohammed  Karaborni  était  d'origine  turque  et  était 
venu  en  Tunisie  au  temps  d'Hamouda  Pacha;  il  apprit  le  métier  de 
sculpteur  de  son  beau-frère  Mo- 
hammed bel  Hadj  Younès  qui  ache- 
vait alors  la  décoration  de  la  Koub- 
ba  de  Sidi  er  Rihaï  à  Tunis,  et  qui, 
comme  je  l'ai  dit  plus  haut  étant 
mort  avant  de  l'avoir  terminée  fut 
remplacé  par  un  artiste  marocain 
de  passage  nommé  Hadj  Hassen 
el  Fassi.  Je  dois  faire  remarquer 
que  la  manière  de  Si  Younès  à  qui 
l'on  doit  une  partie  des  plâtres  dé- 
coupés du  Bardo,  de  nombreux 
travaux  à  Tunis,  se  ressentait  un 
peu  du  goût  turco-persan  caracté- 
risé par  des  arabesques  florales 
dérivées  de  l'imitation  d'étoffes  ou 
de  broderies  ;  on  peut  attribuer 
à  l'influence  du  marocain  Hadj 
Hassen  le  retour  à  l'ornementation 
purement  géométrique  qui  a  de 
nouveau  prévalu  jusqu'à  nos  jours 
dans  les  tracée  des  panneaux  de 
plâtre  sculpté  et  des  vitraux. 

J'ai  pu  voir  de  près  bien  d'autres  artisans  tunisiens,  des  ébénistes, 
des  menuisiers,  des  peintres,  tous  m'ont  accueilli  avec  la  même  affabilité, 
heureux  et  touchés  de  l'intérêt  que  je  leur  témoignais. 

On  ne  croirait  pas  qu'il  existe  encore  des  damasquineurs  à  Tunis. 
J'en  connais  pourtant  au  moins  un,  Hadj-ali-Jouïbi  qui  damasquine  encore 
des  canons  de  tromblons,  de  pistolets  ou  de  fusils,  des  étriers  en  fer 
forgé,  des  éperons,  et  qui  a  jadis  damasquiné  d'or  et  d'argent  pour 
M.me  Massicault  un  coffret  d'acier.  Cette  corporation  diminue  tous  les  jours 
car  les  beys  et  les  riches  arabes  ne  leur  font  plus  guère  de  commandes 
et  ils  semblent  travailler  surtout  pour  les  chefs  des  tribus  de  l'intérieur. 


Col.  Sal.ïilin. 

Reliure  en  papier  doré 
découpé  par  Si  Younès  el  Hachaïchi. 


78  TUNIS 

Toutes  ces  corporations  ont  à  leur  tête  un  aminé  ou  maître-expert  qui 
tout  en  exerçant  sa  profession  est  désigné  comme  arbitre  pour  trancher 
les  difficultés  pouvant  s'élever  entre  les  artisans  et  leurs  clients. 

Les  brodeurs  sur  étoffes  et  sur  selles  forment  peut-être  la  plus  flo- 
rissante des  corporations  d'artisans  d'art  de  Tunis  ;  pour  cette  raison 
je  crois  devoir  m'étendre  avec  plus  de  détails  sur  cette  industrie  encore 
si  artistique  qui  au  Maroc  et  en  Algérie  produit  encore  de  fort  belles 

choses.  Les  brodeurs  de  Tunis  sont 
assurément  les  plus  habiles  de  tous. 

D'après  Si  Mohammed  el  Ha- 
chaïchi,  un  brodeur  n'a  droit  au 
titre  de  maître  que  lorsqu'il  peut 
composer  sans  l'aide  d'aucun  mo- 
dèle un  dessin  de  broderie  de  dos- 
sier ou  de  couverture  de  selle.  — 
Leur  art  ne  se  borne  pas  à  ne 
broder  que  des  harnachements, 
toutes  les  broderies  d'or  sont  de 
leur  ressort,  Allala  Khiari  l'un  des 
plus  habiles  d'entre  eux  fait  des  bro- 
deries de  corsages  de  femmes  dont 
il  compose  tous  les  dessins  et  il  a 
même  brodé  pour  le  feu  bey  Mo- 
hammed el  Hadi  un  magnifique 
costume  d'apparat  ;  autrefois  com- 
me aujourd'hui  l'état-major  de  l'ar- 
Clôture  ajourée  d'une  boutique  mée  beylicale  était  le  principal 

Ju  Souk  des  chéchias.  client    de    ces   artisans   et  c'est 

ce  qui  explique  comment  cet  art 
s'est  à  peu  près  maintenu  jusqu'à  nos  jours.  D'autres  broderies  fort 
belles  ont  été  récemment  commandées  à  Allala  Khiari  par  des 
caïds  marocains  et  coûteront  environ  2.500  francs  pour  chaque  harna- 
chement. 

Les  menuisiers  de  Tunis  suivent  les  traditions  locales  de  l'art  anda- 
lou,  modifié  à  la  fois  par  l'influence  des  broderies,  par  l'ornementation 
turques  ou  persanes,  et  par  celle  de  l'importation  européenne,  surtout 
italienne,  depuis  le  xvne  siècle  de  notre  ère.  De  là  ce  faux  air  rococo  de 
certains  détails  de  sculpture,  aussi  bien  dans  le  bois  que  dans  la  pierre 
et  dans  le  plâtre.  Il  y  a  longtemps  déjà  un  menuisier  marocain  vint  se 


LES  SOUKS.  —  LES  ARTISANS  7_9 

fixer  à  Tunis  et  y  enseigna  le  métier  de  menuisier  suivant  la  mode  du 
Maroc,  à  un  aminé  des  menuisiers  de  Tunis  nommé  ben  Ghars-Allah. 
Celui-ci  l'enseigna  à  son  élève  Hamda  ben  Otsmane  qui  l'enseigna  à  son 
neveu  Mohammed  el  Gharbi,  duquel  le  maître  menuisier  Ahmed  el  Ksou- 
ri  el  Andoulsi,  de  qui  je  tiens  ces  renseignements,  apprit  son  métier.  On 
voit  donc  que  la  tradition  marocaine  qui  est  celle  des  Maures  d'Espagne 
a  encore  été  amenée  à  Tunis  pour  les  menuisiers,  comme  nous  avons  vu 
qu'elle  l'avait  été  pour  les  sculpteurs  sur  plâtre.  C'est  à  Ilamda  ben 
Otsmane  et  à  Mohammed  el  Gharbi  que  Ton  doit  le  beau  plafond  en 
coupole  du  Bardo  que 
je  donne  plus  loin. 

Ahmed  el  Ksouri  a 
exécuté  de  nombreux 
travaux  à  Tunis,  il  a 
exposé  aux  sections 
tunisiennes  des  gran- 
des expositions  uni- 
verselles depuis  1884 
et  a  exécuté  récemment 
un  fort  beau  tabout 
ou  cénotaphe  décoratif 
pour  le  tombeau  de 
Sidi  Ali  ben  Aïssa  au 
Kef ;  ce  tabout  a  été 
en  grande  partie  exé- 
cuté dans  le  même  style  que  celui  de  Sidi  Mahrez  à  Tunis.  D'autres 
menuisiers  comme  Ali-el-Bradhv  s'adonnent  plutôt  à  la  fabrication  de 
meubles  et  savent  encore  concevoir  des  corniches  à  stalactites  exécutées 
comme  celles  des  anciens  monuments  moresques  à  l'aide  de  prismes 
de  bois  sculptés  et  juxtaposés,  dont  tous  ceux  qui  ont  écrit  sur  l'art 
moresque  ont  expliqué  les  différentes  combinaisons  (Cf.  Owen  Jones  et 
Goury,  YAlhambra  de  Grenade). 

Un  art  bien  intéressant  aussi  est  celui  de  la  peinture  des  manuscrits. 
Il  n'est  plus  guère  exercé  que  par  un  petit  nombre  d'artistes,  et  le  plus 
célèbre  d'entre  eux,  Si  Younès  el  Hachaïchi  dont  je  donne  ici 
plusieurs  œuvres,  a  exécuté  pour  la  bibliothèque  des  beys,  pour  le 
Kasnadar.  pour  Khereddine,  pour  l'ouzir  Mustapha  Saheb  et  Taba.  de 
magnifiques  copies  du  Coran  et  divers  travaux  remarquables.  Si  Younès 
dont  la  famille  est  originaire  d'Hébron  est  encore  malgré  son  grand  âge 


Col.  Saladin. 

Miniature  exécutée  par  Si  Younès  el  Hachaïchi. 


8o 


TUNIS 


quatre-vingts  ans  passés)  en  pleine  possession  de  son  talent.  Ses  aïeux 
partis  d'Hébron  s'étaient  fixés  à  Jaën,  en  Andalousie,  ce  sont  donc  encore 
des  traditions  andalouses  que  celles  que  Si  Younès  a  reçu  de  ses  ancê- 
tres. Lors  de  l'exode  des  Andalous  en  Tunisie,  Mohammed  bou  Aziz  el 
Khalili  el  Jaïani  vint  se  fixer  à  Tunis,  comme  peintre  calligraphie,  et 
tous  ses  descendants  exercèrent  cet  art  en  se  le  transmettant  de  père  en 
fils.  C'est  l'un  d'eux,  el  Hadj  Hamouda  el  Hachaïchi  qui  écrivit  et  illus- 
tra les  20  volumes  des  œuvres  de  Bokhari  qui  sont  à  la  bibliothèque  de 
la  Djama  Zitouna,  son  fils  Hamouda  el  Hachaïchi,  imam  de  la  Djama  el 
Bechir  exécuta  beaucoup  d'œuvres  d'art  pour  Hamouda  Pacha  et  écri- 
vit et  enlumina  plusieurs  actes  de  mariage  des  beys  enfin  le 
père  de  Si  Younès,  le  cheick  Mohammed  el  Hachaïchi  avait  écrit 
et  décoré  de  nombreux  manuscrits  pour  la  bibliothèque  du  Bach-Mam- 
louk  Hussein,  ministre  de  Hussein  bey,  bibliothèque  dont  le  bey  Ahmed 
fit  l'acquisition  à  sa  mort,  pour  en  faire  don  à  la  bibliothèque  de  la  Djama 
Zitouna  1. 

Enfin  je  dois  aussi  mentionner  la  corporation  des  constructeurs,  dont 
les  plus  habiles  sont  nommés  aminés  et  sont  de  véritables  architectes. 

Là  encore  nous  retrouvons  la  tradition  andalouse,  car  Si  Sliman  En- 
nigro  et  Si  Tahar  ben  Saber  ont  reconstruit  le  minaret  de  la  Djama 
Zitouna,  ils  l'ont  reconstruit  comme  le  disent  les  Tunisiens,  à  la  mode 
andalouse.  C'est  parfaitement  exact. 

Si  Sliman  Ennigro  qui  est  mort  il  y  a  quelques  années  a  laissé  un 
fils,  Si  Mohammed  Ennigro,  son  élève,  à  qui  je  dois  de  nombreux  des- 
sins de  monuments  tunisiens.  Leur  famille  originaire  de  Cordoue  se 
réfugia  à  Séville,  puis  à  Grenade,  et  vint  à  la  fin  de  l'exode  douloureux 
qui  vit  s'éparpiller  de  Tanger  à  Tunis  les  derniers  descendants  des 
Maures  d'Espagne,  se  fixer  à  Tunis  vers  16 10.  Architectes  de  père  en 
fils,  les  Ennigro  travaillèrent  toujours  pour  les  beys.  Le  minaret  de  la 
mosquée  Hamouda  Pacha,  le  fort  Bordj-ben  Assal,  la  porte  de  France  ou 
Bab-el-Bahar,  les  Zaouïa  de  Sidi  Brahim  er-Rihaï  et  de  Sidi  Ali  el 
Hatab,  les  mausolées  des  beys,  place  Tourbet  el  Bey,  les  palais  de 
Kassar  Saïd  et  du  Bardo,  le  minaret  de  Sidi  Ali  Mohsen,  etc.,  leur  sont 
dus  et  Si  Sliman  outre  ce  dernier  travail  et  le  minaret  de  la  Djama 
Zitouna  a  exécuté  à  cette  dernière  mosquée  des  travaux  de  restauration 
et  de  consolidation  très  bien  entendus,  notamment  ceux  du  portail  Est, 
ainsi  qu'un  certain  nombre  de  travaux  particuliers.  Il  avait  même  rédigé 


1  Je  dois  tous  ces  renseignements  à  M.  E.  Blondel  à  qui  Si  Younès  les  a  communiqués. 


LES  SOUKS.  —  LES  ARTISANS  81 

à  mon  intention  un  ouvrage  sur  l'architecture  arabe  en  Tunisie  que  la 
mort  Ta  empêché  de  finir,  et  que  je  publierai  un  jour  avec  ses  dessins. 

Un  autre  architecte  tunisien,  Si  Ahmed  Chérif  a  exécuté  aussi  de 
nombreux  travaux  remarquables  ;  nommé  maître  en   1875  et  aminé  en 


Cliché  Saladin. 

Maison  rue  Kouttab  el  Ouazir. 


1893,  il  a  restauré  en  1876  le  palais  Hussein,  en  [896  la  mosquée  el 
Helek  près  de  Hadjamine,  construit  en  style  andaloules  écoles  coraniques 
de  la  rue  Bab-Saâdoun  et  de  Kous  el  lladdouine,  restauré  avec  une 
grande  habileté  (je  l'ai  constaté  sur  place)  le  minaret  de  la  mosquée  de 
la  Kasba,  et  reconstruit  celui  de  la  mosquée  el  Béchir  qui  n'est  pas 
encore  totalement  terminé. 

Si  j'ai  insisté  si  longuement  sur  les  corporations  et  les  artistes  tuni- 

6 


82 


TUNIS 


siens,  c'est  que  je  veux  montrer  combien  ils  sont  intéressants,  combien 
ils  ont  conservé  encore  leurs  traditions  malgré  la  difficulté  où  ils  sont  de 
lutter  avec  l'industrie  européenne.  Ce  n'est  pas  cependant  pour  qu'on 
croie  devoir  entreprendre  une  soi-disant  régénération  des  arts  et  métiers  à 
Tunis  en  introduisant  dans  l'enseignement  professionnel,  les  méthodes 
françaises.  Ce  serait  une  erreur.  On  leur  ferait  perdre  ce  qui  leur  reste 
de  traditions  originales.  Si  je  me  rappelle  en  effet  ce  que  j'ai  vu  à  l'exposi- 
tion de  1900,  il  ne  me  semble  pas  qu'en  leur  faisant  faire  (comme  le 

prouvaient  les  œuvres  des  élèves  de  l'école 
professionnelle  de  la  serrurerie  européenne, 
ou  des  meubles  Louis  XIV  ou  Louis  XV  on 
leur  rende  un  bien  grand  service.  C'est  leur 
apprendre  une  langue  étrangère  que  leur 
apprendre  nos  styles,  où  d'ailleurs  ils  réus- 
siront toujours  moins  que  des  artistes  euro- 
péens. Il  suffirait  de  leur  faire  des  com- 
mandes d'objets  en  style  indigène,  en  leur 
conseillant  de  s'inspirer  des  nombreux  mo- 
dèles qui  sont  sous  leurs  yeux,  pour  leur 
permettre  de  ne  pas  perdre  leurs  traditions 
et  de  gagner  largement  leur  vie.  S'ils  sont 
tirés  de  la  misère,  ils  formeront  des  élèves 
qui  pourront  demander  à  l'école  des  arts 
et  métiers  l'enseignement  technique  seul, 
mais  pas  l'enseignement  artistique  que  leurs 
maîtres  indigènes  connaissent  mieux  que  les  Européens.  Que  les  menui- 
siers y  apprennent  à  bien  débiter  les  bois,  à  exécuter  avec  précision  les 
assemblages,  à  acquérir  la  sûreté  de  main  et  la  dextérité  nécessaire, 
c'est  tout  ce  qu'il  leur  faut. 

L'administration  des  Habous,  sous  la  direction  de  M.  Roy,  secrétaire 
général  du  gouvernement  tunisien,  a  très  sagement  agi  en  donnant  tous  ses 
travaux  à  des  indigènes,  cela  a  sauvé  la  corporation  du  bâtiment  de  la  déca- 
dence qui  la  menaçait.  Mais  d'autres  travaux  pourraient  être  abordés,  si  à 
l'école  des  arts  et  métiers  on  fait  comprendre  aux  apprentis  l'usage  des  ma- 
chines à  ouvrer,  la  conception  rapide  des  ouvrages,  la  nécessité  de  les  exécu- 
ter en  un  temps  donné  et  de  se  conformer  exactement  aux  engagements  pris; 
des  entrepreneurs  indigènes  pourront  alors  concourir  aux  adjudications  (ce 
qu'ils  ne  savent  pas  encore  faire  car  ils  ne  savent  pas  s'exécuter  en  temps 
voulu).  Mais  qu'on  ne  touche  pas  à  l'enseignement  artistique  traditionnel! 


Marque  des  fabricants  de  chéchias. 


LES  SOUKS.  —  LES  ARTISANS  s3 

Quant  aux  autres  métiers  d'art  que  faisaient  vivre  les  beys  et  leur 
cour,  je  me  demande  pourquoi  cette  aristocratie  indigène  ne  pourrait  pas 
être  encouragée  à  suivre  cette  tradition  ;  pourquoi  la  colonie  française  et 
italienne  qui  compte  tant  de  gens  de  goût  ne  contribuerait  pas  aussi  pour 
sa  part  à  la  renaissance  de  ces  industries  d'art.  Il  y  a  assez  de  grandes 
fortunes  à  Tunis  pour  qu'on  puisse  y  faire  faire  de  beaux  meubles,  de 
belles  étoffes  de  tenture  en  soie,  de  beaux  tapis.  Les  brodeurs  arabes  ont 
assez  de  goût  pour  que  les  belles  toilettes  des  élégantes  de  Tunis  leur 
empruntent  une  partie  de  leurs  charmes,  et  je  m'étonne  vraiment  qu'on 
n'ait  jamais  jusqu'ici  cherché  à  tirer  parti  de  toutes  les  ressources  que 
l'industrie  locale  fournirait  au  luxe  des  habitations  et  des  vêtements,  si 
on  avait  voulu  réellement  s'en  préoccuper.  Les  traditions  artistiques  sont 
un  capital  qu'on  aurait  bien  tort  de  laisser  perdre.  On  commence  déjà  à  s'en 
douter  un  peu,  mais  on  devrait  penser  que  leur  conservation  n'intéresse 
pas  seulement  un  petit  nombre  d'amateurs  ou  d'archéologues.  Elle  est  un 
élément  de  prospérité  pour  le  pays,  non  seulement  parce  qu'elle  y  fait 
vivre  un  grand  nombre  d'indigènes,  mais  encore  parce  qu'elle  fait  partie 
de  ce  qui  y  attire  et  y  retient  les  étrangers.  Croit-on  que  les  gens  qui 
vont  à  Tunis  y  viennent  chercher  la  vie  européenne,  et  songent  à  y  ache- 
ter pour  les  rapporter  en  France,  des  meubles  Louis  XV?  non  n'est-ce 
pas?Lt  si  les  touristes  y  sont  plus  attirés  qu'à  Alger,  c'est  qu'Alger 
leur  paraît  trop  francisé.  Qu'on  fasse  donc  un  effort  pour  conserver  à 
Tunis  ses  artistes  et  ses  artisans,  et  on  aura  augmenté  encore  l'attrait  de 
cette  charmante  ville  qu'on  a  su  si  judicieusement  conserver  aujourd'hui, 
en  respectant  la  ville  arabe,  ses  monuments  et  ses  mosquées. 


Marques  des  fabricants  de  chéchias. 


Environs  de  Tunis.  — 


L'aqueduc  de  Carthage. 


CHAPITRE  V 

LES  PALAIS  EXTRA  MUROS.  —  LE  BARDO.  -  -  LA  MANOUBA 
LA  BANLIEUE  DE  TUNIS.  —  SIDI  BOU  SAID 

Des  nombreux  palais  ou  résidences  princières  élevées  dans  la  banlieue 
de  Tunis  par  les  beys  ou  les  membres  de  leur  entourage  depuis  le 
XIIIe  siècle  jusqu'à  nos  jours,  il  existe  encore  un  certain  nombre.  Les 
palais  des  beys  sont  ceux  de  la  Marsa,  du  Bardo,  de  Kassar  Saïd;  on  les 
connaît  puisqu'ils  font  partie  du  domaine  de  la  Couronne.  On  connaît 
peu  en  revanche  les  résidences  élevées  par  des  ministres  ou  des  membres 
de  la  famille  beylicale  dans  les  environs  de  la  capitale.  Ces  petits  palais 
devaient  être  nombreux,  car  nos  vieux  voyageurs  en  ont  parlé  et  nous 
les  décrivent,  en  insistant  sur  le  grand  nombre  de  ces  maisons  de 
plaisance.  Je  ne  citerai  que  ce  qu'en  dit  Thévenot  (L.  II,  p.  383).  «  Le 
terroir  de  Tunis,  dit-il,  est  tout  plein  de  ces  métairies  (ou  maisons  de 
plaisance)  qui  sont  bâties  comme  les  bastides  du  terroir  de  Marseille. 
Celle  de  dom  Philippo  (fils  d'Ahned  Dey,  roi  de  Tunis)  est  à  demi-lieue 
de  la  ville,  elle  est  fort  belle  et  bastie  en  tour  quarrée  et  est  la  plus 
haute  qui  soit  à  l'entour,  il  y  a  cent  et  onze  degrez  à  monter  de  la  salle 


LES  PALAIS  EXTRA  MUROS.  —  LE  BARDO,  ETC.  85 

au  haut  de  la  tour  où  Ton  a  fort  belle  vûë  car  on  découvre  de  tous  côtez 
à  perte  de  vûë  une  belle  campagne  pleine  d'oliviers  ;  il  y  a  là  haut  une 
grande  salle  découverte  par  le  haut  y  aiant  tout  à  l'entour  des  galeries 
couvertes,  dont  le  toit  est  soutenu  de  plusieurs  colonnes  ;  au  milieu  de 


ri 


Cliché  Saladin. 

Palais  de  la  Manouba.  Portique  antérieur. 


ce  lieu  découvert  est  un  grand  réservoir  d'eau  et  il  sert  à  faire  plusieurs 
jets  d'eau  ;  tout  ce  lieu  est  orné  de  marbre,  comme  aussi  toutes  les  salles 
et  chambres  qui  sont  ornées  d'or  et  d'azur,  et  de  certains  travaux  de 
stuc  fort  admirables,  et  il  y  a  partout  des  fontaines  qui  jouent  quand 
on  veut.  » 

1  C'est  le  patio  des  maisons  tunisiennes. 


8b  TUNIS 

De  ces  petits  palais,  un  des  plus  intéressants  est  celui  de  la  Manouba, 
actuellement  converti  en  caserne  de  cavalerie,  mais  le  palais  propre- 
ment dit  ne  sert  que  de  logement  aux  officiers  et  l'on  en  a  respecté 
toutes  les  dispositions  principales  en  le  consolidant  le  mieux  qu'on  a  pu. 
D'autres  résidences,  telles  que  l'ancien  palais  de  Khereddine  et  quelques 
villas  se  trouvent  aussi  à  la  Manouba;  je  ne  décrirai  ici  que  le  palais 
dont  je  viens  de  parler  et  que  j'ai  pu  visiter  à  plusieurs  reprises. 

Il  présente  une  façade  élevée  d'un  étage  sur  un  rez-de-chaussée  ;  on 


Cliché  Saladin. 


Palais  de  la  Manouba.  Pendentif  de  la  rotonde. 

monte  au  premier  qui  forme  l'étage  véritable  du  palais  par  un  grand 
escalier  droit,  et  par  lequel  on  pénètre  au  milieu  du  portique  qui 
précède  les  bâtiments  proprement  dits.  Ce  portique  formé  d'arcades  en 
plein  cintre  soutenues  par  des  colonnes  en  marbre  d'ordre  dorique  et  par 
conséquent  d'origine  italienne,  a  ses  voûtes  d'arête  décorées  de  plâtres 
sculptés  à  jour  d'un  travail  exquis.  Les  portes  et  les  fenêtres  en  marbre, 
d'un  style  rococo  italien  tout  à  fait  réjouissant,  ne  jurent  pas  trop  avec 
les  arabesques  dont  je  viens  de  parler.  Au-dessus  de  la  porte  d'entrée, 
la  voûte  est  une  coupole  sur  pendentifs  reposant  sur  un  tambour  à  base 
octogonale  percé  de  quatre  baies  décorées  de  vitraux  en  plâtre  ajouré. 
A  droite  et  à  gauche  sont  de  grandes  salles  longues  dont  l'une,  celle  de 


LES  PALAIS  EXTRA  MUROS.  —  LE  BARDO,  ETC.  87 

droite,  décorée  de  colonnes  en  marbre,  de  plâtres  ajourés  et  de  faïences, 
sert  actuellement  de  bibliothèque  aux  officiers.  Au  fond  de  la  salle  se 
trouve  une  sorte  de  niche  en  marbres  de  couleur,  toujours  de  ce  Louis  XV 
italien  si  singulièrement  exubérant. 

La  cour  dans  laquelle  on  pénètre  ensuite  est  un  grand  patio  à 
portiques  d'arcades  en  plein  cintre  sur  colonnes  doriques  très  élancées  ; 
les  façades  sont  bien  délabrées,  car  la  décoration  en  plâtre  ajouré  et  les 


Cliché  Saladin 

Palais  de  la  Manouba.  Plafond  de  la  bibliothèque. 


voussoirs  de  marbre  des  arcades  ont  disparu  presque  partout,  mais  la 
bordure  en  tuiles  vertes  des  terrasses,  la  corniche  de  marbre,  avec  ses 
frises  en  faïence  existent  encore,  en  partie  du  moins  ;  les  voûtes  en 
plâtre  ajouré  sont  à  peu  près  intactes  et  sur  les  murs  il  y  a  encore  une 
partie  des  panneaux  décoratifs  en  faïence  qui  les  tapissaient  autrefois 
en  entier.  C'est  autour  de  cette  cour  que  se  trouvaient  tous  les  bâtiments 
d'habitation.  Tout  au  fond,  une  grande  salle  carrée  qui,  par  une  disposition 
ingénieuse  d'angles  voûtés  soutient  par  de  larges  pendentifs  une  coupole 
sur  tambour  percé  de  huit  fenêtres  à  vitraux  ajourés,  servait  probable- 
ment de  salon  principal  ;  son  plan  est  fort  ingénieux  car  il  permet  des 


88 


TUNIS 


vues  dans  tous  les  sens  sur  la  campagne,  et  la  décoration  en  plâtre 
ajouré  des  pendentifs  du  tambour  et  de  la  coupole  est  encore  intacte  et 
d'un  goût  très  pur.  Seuls,  les  encadrements  des  baies  en  marbre,  les 
colonnes  de  marbre  et  les  faïences  presque  toutes  de  fabrication  italienne 
détonnent  un  peu  et  paraissent  disparates  au  milieu  de  ces  éléments 
purement  tunisiens.  Il  n'y  a  d'étage  qu'à  gauche  de  la  façade  principale 
et  une  seule  pièce  le  constitue.  Déjà  on  peut  voir  dans  l'escalier  qui  y 
conduit  des  plafonds  en  bois  sculpté,  qui  tombent  en  ruine  mais  qui 
sont  d'un  goût  absolument  exquis  bien  que  leur  ornementation  soit  en 
réalité  trop  fine  de  détails.  La  grande  pièce  où  l'on  arrive  alors  réserve 
une  surprise  au  visiteur  qui  a  eu  la  patience  d'insister  pour  qu'on  la  lui 
montre.  Les  murs  sont  tapissés  de  faïences  assez  simples  ;  au-dessus  des 
encadrements  des  fenêtres  que  surmonte  un  triple  rang  d'ornement  égale- 
ment de  faïences  se  déroule  autour  de  la  pièce  une  magnifique  frise  en 
plâtre  sculpté  d'un  dessin  et  d'une  exécution  admirables.  Une  seconde 
frise  en  bois  peint  sert  de  support  immédiat  à  un  plafond  constitué  par 
deux  encorbellements  successifs  creusés  d'alvéoles  dorées  ou  d'entrelacs 
géométriques  qui  soutiennent  le  plafond  proprement  dit  décoré  des  plus 
belles  dispositions  de  réseaux  géométriques  qu'on  puisse  imaginer.  Tout 
cela  est  peint  d'arabesques  d'une  harmonie  de  couleur  ravissante,  avec 
des  parties  dorées  dans  les  creux  qui  donnent  à  tout  cet  ensemble  une 
richesse  d'aspect  absolument  remarquable. 

Bien  que  tous  les  tons  employés  aient  certainement  présenté,  dès 
l'origine,  une  harmonie  générale  incontestable,  il  n'en  est  pas  moins  vrai 
que  le  temps  a  mis  sur  tout  cela  une  patine  discrète,  qui  donne  à  tout  cet 
ensemble  un  éclat  chaud  et  assourdi  qui  rappelle  absolument  l'aspect 
des  vieux  cachemires  des  Indes  ou  des  anciens  tapis  persans  les  plus 
beaux  qu'on  connaisse. 

Il  y  avait  autrefois  dans  les  dépendances  de  ce  palais  un  petit 
kiosque  délicieux,  composé  d'une  salle  carrée  avec  abside,  recouvert 
d'une  toiture  en  ruines  d'où  émergeaient  quatre  petites  coupoles  et  une 
centrale,  plus  grande  et  côtelée.  Trois  de  ses  faces  murées  en  partie 
quand  je  l'ai  vu  pour  la  première  fois  étaient  autrefois  garnies  de  vitraux 
et  de  fenêtres  s'ouvrant  sur  la  campagne.  On  a  pu  en  voir  à  l'Exposition 
de  iqoo  une  reproduction  exacte  exécutée  d'après  mes  dessins  et  avec 
des  moulages  faits  par  le  service  des  antiquités  et  des  arts  1  de  Tunisie. 

Ce  charmant  petit  monument  brodé  des  plus  délicieuses  arabesques 


1  Quelques  fragments  de  ces  moulages  sont  au  musée  du  Trocadéro. 


LES  PALAIS  EXTRA  MUROS.  -  LE  BARDO,  ETC.  89 

sculptées  sur  plâtre  tombait  en  ruine  ;  le  Gouvernement  tunisien  en 
fit  l'acquisition,  le  fit  démonter  avec  le  plus  grand  soin  et  remonter  dans 
le  jardin  du  belvédère  par  M.  Lefèvre,  architecte  de  la  ville  de  Tunis, 
et  maintenant  consolidé  et  reconstruit,  orné  de  vitraux  dont  j'avais  tracé 
le  projet  et  qui  furent  exécutés  par  les  sculpteurs  AH  es  Sakka  et 
Mustafa  Tordjeman  dans  les  ateliers  du  Bardo,  il  forme  actuellement  un 
des  plus  beaux  ornements  du  parc  municipal  de  la  ville  de  Tunis.  —  Je 
citerai  encore  parmi  ces  jolies  habitations  suburbaines  le  château  de 


Cliché  Niurdein. 

Kiosque  de  la  Manouba. 


Bir  Kassa  près  de  Tunis,  qui  appartient  à  M.  Savignon,  et  la  villa  de 
Mornakia  avec  son  grand  bassin  où  se  mirent  ses  portiques,  souvenir 
des  grands  bassins  des  palais  du  Maroc  et  des  miroirs  d'eau  des  palais 
persans. 

Dans  ce  pittoresque  village  de  Sidi  bou  Saïd  dont  j'ai  parlé  au  début 
de  ce  livre,  village  exclusivement  habité  par  des  arabes,  se  trouvent 
de  nombreuses  maisons  pittoresques  blotties  au  fond  de  délicieux 
jardins  clos  de  murs  élevés.  L'une  d'elles,  possède  un  porche  surélevé 
qui  est  du  meilleur  effet,  quoiqu'il  ne  soit  pas  d'une  date  bien 
reculée. 

J'ai  nommé  parmi  les  palais  beylicaux  des  environs  de  Tunis,  le 


90  TUNIS 

Bardo,  le  palais  de  la  Marsa  et  celui  de  Kassar-Saïd.  Seul,  le  Barde- 
présente  un  intérêt  architectural. 

Thévenot  que  j'ai  cité  plus  haut,  dit  à  ce  propos  qu'  «  il  faut  encore 
voir  les  Bardes  (le  Bardo)  qui  sont  trois  maisons  que  le  Bey  a  fait  bâtir 
pour  ses  trois  enfants,  à  une  lieue  de  Tunis...  On  voit  à  ces  maisons 
quantité  de  fontaines  avec  de  beaux  bassins  d'une  seule  pièce  de 
marbre,  venant  de  Gênes  et.  comme  à  celle  de  Dom  Philippo,  une  salle 


Cliché  Sadoui 

Kiosque  de  la  Manouba. 


découverte  avec  un  grand  réservoir  au  milieu  et  des  allées  tout  à  l'entour 
dont  la  couverture  est  soutenue  de  plusieurs  colonnes,  le  tout  pavé  de 
marbre  noir  et  blanc,  comme  aussi  toutes  les  chambres  qui  sont  couvertes 
d'or  et  d'azur  et  de  ces  travaux  de  stuc  ;  il  y  a  aussi  plusieurs  beaux 
appartements  et  toutes  les  maisons  ont  de  beaux  jardins  pleins  d'orangers 
et  plusieurs  autres  arbres  fruitiers  mais  fort  bien  rangés  comme  en 
chrétienté  et  plusieurs  beaux  berceaux  au  bout  des  allées,  aussi  tout  cela 
est  fait  par  des  esclaves  chrétiens.  Ces  maisons  se  nomment  bardes,  du 
mot  berd  qui  veut  dire  en  moresque,  froid,  à  cause  que  ces  lieux  sont 
frais.  » 


LES  PALAIS  EXTRA  MUROS.  —  LE  BARDO,  ETC.  91 

Mais  ces  trois  maisons  dont  se  composait  le  Bardo  furent  bientôt 
insuffisantes,  les  palais  se  multiplièrent  avec  leurs  dépendances  et 
quand  je  le  visitai  pour  la  première  fois  à  la  fin  de  1882,  tous  ces 
divers  bâtiments  avec  leurs  jardins  et  toutes  leurs  dépendances  cou- 
vraient plusieurs  hectares  entourés  de  fortifications.  Une  ancienne 
photographie  fait  voir  quel  aspect  confus  présentaient  tous  ces  bâtiments 
disparates. 

Comme  un  grand  nombre  de  parties  de  ces  constructions  menaçaient 
ruine  et  faute  d'entretien  ne  pouvaient  que  causer  plus  tard  des  éboule- 


Cliche  Sadoux. 

Palais  du  Bardo.  Pendentif  d'un  salon  démoli. 


ments  et  peut-être  des  accidents,  on  fit  un  choix  des  parties  les  plus  inté- 
ressantes; un  budget  fixe  fut  alloué  pour  leur  restauration  et  leur  conso- 
lidation; le  reste  fut  détruit,  après  que  la  direction  des  antiquités  et 
des  arts  en  eût  fait  enlever  les  faïences  et  les  sculptures  sur  plâtre  les 
plus  remarquables.  Les  décombres  provenant  de  ces  démolitions  ser- 
virent à  combler  certaines  parties  des  rives  les  plus  basses  du  lac  de 
Tunis. 

De  ce  qu'on  en  a  conservé,  on  a  fait  deux  parts,  l'une  consacrée  aux 
appartements  beylicaux  n'est  accessible  qu'aux  visiteurs  porteurs  d'une 
autorisation  spéciale.  On  y  entre  par  le  trop  fameux  escalier  des  Lions 
dont  les  lions  de  marbre  sont  du  plus  mauvais  style  italien  qu'on  puisse  voir, 
mais  qui  possède  un  portique  orné  de  sculptures  en  plâtre  très  délicates. 
Ce  vestibule  donne  entrée  dans  une  grande  cour  entourée  de  portiques 
dont  la  restauration  a  fait  le  plus  grand  honneur  à  feu  M.  Dupertuys 


92  TUNIS 

architecte  du  gouvernement  tunisien,  artiste  de  talent  à  qui  Ton  doit 
la  restauration  et  1  achèvement  du  palais  de  la  Résidence  à  Tunis  et  du 
palais  de  France  à  la  Marsa.  Dans  les  appartements  qui  entourent  cette 
cour  on  remarque  plusieurs  belles  salles  :  l'une  d'elles  possède  un  beau  pla- 
fond de  style  tunisien  à  ornements  géométriques  séparés  par  des  glaces, 
une  autre  est  ornée  de  marbres  italiens  et  de  beaux  panneaux  de  faïences 
tunisiennes,  plusieurs  autres  salles  enfin  sont  plus  ou  moins  heureuse- 
ment décorées.  Auprès  d'une  de  celles-ci  se  trouve  un  petit  salon  dans 
lequel  un  des  meilleurs  sculpteurs  tunisiens  a  dans  les  dernières  années  du 
XIXe  siècle  produit  une  des  plus  riches  décorations  en  plâtre  sculpté  qu'on 
puisse  imaginer  ;  malheureusement  ce  petit  chef-d'œuvre  n'a  pas  été 
photographié  et  je  ne  puis,  à  mon  grand  regret,  en  donner  une  idée  ici. 

L'autre  partie  du  Bardo  se  compose  du  musée  Alaouï,  d'une  petite 
mosquée  et  d'un  bain  Maure;  on  a  détruit,  malheureusement  pour  les 
amateurs  de  pittoresque,  ces  curieuses  rues  à  moitié  couvertes,  ces  bâti- 
ments à  portes  ornées  de  clous  et  de  heurtoirs  énormes,  ces  souks  en 
miniature  où  se  vendait  tout  ce  qui  pouvait  être  utile  à  la  population 
bariolée  qui  vivait  du  palais  et  à  son  ombre.  Mais  on  a  su  tracer  autour 
de  ces  bâtiments  un  jardin  qui  commence  déjà  à  prendre  tournure;  ses 
massifs,  ses  arbustes  sont  en  pleine  vigueur  et  dans  peu  d'années  d'ici 
c'est  sur  une  oasis  de  verdure  que  se  détachera  ce  qui  reste  des  vieux 
bâtiments  du  Bardo. 

Le  musée  Alaoui,  fondé  par  Ali  bey,  successeur  du  bey  Sadock,  a  été 
installé  dans  les  plus  belles  salles  de  l'ancien  palais,  parles  soins  du  ser- 
vice des  Antiquités  et  des  Arts,  fondé  dès  les  premiers  temps  du  protec- 
torat sous  la  forme  d'une  mission  archéologique  permanente.  Ce  service 
qui  a  dans  ses  attributions  la  surveillance  et  l'exécution  des  fouilles  et 
des  recherches  archéologiques  en  Tunisie  a  été  dirigé  à  l'origine  par 
Ducoudray  la  Blanchère,  puis  par  MM.  Doublet  êt  P.  Gauckler;  actuel- 
lement son  directeur  est  M.  Alfred  Merlin. 

On  ne  peut  qu'admirer  l'œuvre  réalisée  avec  des  ressources  relative- 
ment minimes,  par  les  directeurs  de  ce  service;  les  collections  du  musée 
Alaoui  sont  le  résumé  et  en  même  temps  la  matérialisation  tangible  de 
leurs  travaux  ;  si  en  effet,  les  comptes  rendus  d'un  grand  nombre  de  ces 
fouilles  et  découvertes,  si  les  rapports  des  missions  archéologiques  qui  se 
sont  succédé  en  Tunisie  depuis  plus  de  vingt  ans,  ne  sont  guère  connus  que 
par  les  érudits  et  sont  dispersés  dans  un  grand  nombre  de  publications 
qu'il  serait  trop  long  de  mentionner  ici,  le  résultat  des  fouilles  est  exposé 
là  au  public.  On  y  trouve  statues,  inscriptions,  moulages,  fragments  d'ar- 


LES  PALAIS  EXTRA  MUROS.  —  LE  BARDO,  ETC.  93 

chitecture,  modèles  réduits  des  temples  de  Dougga  et  de  Sbeitla1,  des 
basiliques  de  Carthage,  de  la  villa  des  Laberii  à  Oudena,  etc. ,  etc.,  lampes 
et  statuettes  en  terre  cuite,  objets  d'orfèvrerie  parmi  lesquels  on  remar- 
que la  célèbre  patère  de  Bizerte,  bijoux  puniques  trouvés  à  Carthage. 


Cliché  Neurdein. 

Palais  du  Bardo.  Escalier  des  lions. 


médailles  etmonnaies,  etc.  Mais  à  mon  avis,  rien  de  toutcela  ne  présente 
l'intérêt  capital  de  cette  incomparable  collection  de  mosaïques  unique 
au  monde  qui  fait  la  gloire  de  ce  musée.  Mosaïques  de  pavage,  de  revê- 
tement, mosaïques  tombales;  mosaïques  païennes,  chrétiennes,  byzan- 


1  Les  modèles  de  Dougga  et  de  Sbeitla  ont  été  exécutés  sous  ma  direction  et  sur  mes 
dessins. 


94  TUNIS 

tines,  forment  une  série  continue  depuis  l'occupation  romaine  jusqu'à  la 
veille  de  la  conquête  arabe. 

Si  Ton  a  pu  dire  avec  raison  que  sans  l'iconographie  des  manuscrits 
byzantins  et  des  manuscrits  français,  anglais,  espagnols,  allemands  et 
italiens  du  moyen  âge,  nous  ne  serions  bien  souvent  que  très  peu  rensei- 
gnés sur  cette  époque,  car  les  textes  et  les  monuments  de  l'architecture 
sont  insuffisants,  on  peut  en  dire  autant  des  mosaïques  au  point  de 
vue  des  études  d'archéologie  antique  à  l'époque  romaine  et  byzantine. 
Costumes,  usages,  édifices,  scènes  de  la  vie  privée  et  publique,  faune, 
flore,  agriculture  même,  la  mosaïque  nous  renseigne  et  nous  ren- 
seignera sur  bien  des  points  que  les  textes  ou  les  monuments  ont  laissés 
obscurs  jusqu'ici. 

Les  mosaïques  d'Oudena,  nous  montrent  des  scènes  de  chasse  et  de 
pèche,  celles  de  Carthage  des  scènes  de  pêche  et  des  oiseaux  dans  un 
verger.  Celles  de  Tabarca  et  une  de  celles  d'Oudena.  des  maisons  de 
campagne,  celle  deGafsa,  un  cirque  à  l'époque  byzantine.  Celle  de  Sainte- 
Marie  du  Zid  une  église  en  construction  ;  celles  d'El  Alia  des  monuments 
divers  de  la  Tunisie  antique  ;  celles  de  Medeina,  des  navires  avec  leurs 
aarrès.  Les  tombes  chrétiennes  enfin  nous  donnent  toute  une  série  de  cos- 
tûmes.  Je  ne  mentionne  pas  toutes  les  mosaïques  qui  par  des  représentations 
de  scènes  mythologiques  nous  retracent  d'une  façon  souvent  très  artistique 
les  allégories  les  plus  gracieuses  de  l'antiquité  païenne  et  dont  l'énumé- 
ration  serait  trop  longue. 

Cette  collection  de  mosaïques  commencée  par  La  Blanchère  qui  fit 
apporter  au  Bardo  la  célèbre  mosaïque  trouvée  à  Sousse  par  les  officiers 
du  4''  bataillon  de  tirailleurs  est,  il  ne  faut  pas  l'oublier,  surtout  l'œuvre 
de  M.  Gauckler,  un  de  ses  successeurs  qui,  avec  une  activité  infatigable  a 
su,  en  quelques  années,  réunir  ces  nombreux  monuments  presque  tous  d'un 
intérêt  capital.  Je  ne  veux  pas  dire  que  tous  aient  été  découverts  par  lui, 
mais  il  en  a  découvert  une  grande  partie  dans  les  fouilles  qu'il  a  dirigées 
personnellement,  ou  qu'il  a  fait  entreprendre  par  le  service  des  antiqui- 
tés, il  a  su.  en  préservant  celles  dont  la  découverte  lui  était  annoncée,  en 
les  faisant  transporter  au  Bardo  et  en  les  faisant  consolider,  les  préser- 
ver d'une  destruction  fatale  et  former  le  noyau  d'une  collection  incompa- 
rable; les  fouilles  qu'on  a  faites  en  Tunisie  ne  sont,  en  effet,  que  peu  de  chose 
en  comparaison  de  celles  qu'on  pourra  y  faire  pendant  longtemps  encore, 
et  il  n'en  est  pour  ainsi  dire  pas  une  dans  laquelle  on  ne  trouve  des 
mosaïques.  Carthage,  elle-même,  pillée  depuis  treize  cents  ans  pour  cons- 
truire la  Goulette  et  Tunis,  pour  fournir  des  colonnes  et  des  marbres 


LES  PALAIS  EXTRA  MUROS.  —  LE  BARDO,  ETC. 


antiques  à  d'innombrables  monuments,  à  commencer  par  la  mosquée  de 
Cordoue  et  la  fameuse  Medinet-el-Zahra,  les  mosquées  de  Tunis,  celle 
de  Sidi-Okba  à  Kairouan,  pour  finir  par  les  monuments  de  Pise,  n'a  pas 
perdu  ses  mosaïques  ;  on  a  bien  démoli  les  murs  des  édifices  pour  en  enlever 
les  pierres,  les  portiques  pour  en  enlever  les  bases,  les  colonnes  et  les 
chapiteaux,  mais  on  laissait  les  mosaïques  et  à  chaque  instant,  pour  peu 
qu'on  fouille  un  peu  profondément  le  sol  antique  on  y  rencontre  des 


Cliché  Neurdein. 


Palais  du  Bardo.  Salle  du  Trône. 

mosaïques.  Celles  qui  ne  sont  que  de  simples  pavages  ornementaux  sont 
innombrables,  et  on  ne  se  donne  même  plus  la  peine  de  les  enlever. 

Lui  iqoo,  on  a  enfin  songé  à  donner  une  place  à  l'art  arabe  dans  le 
musée  Alaoui.  Ce  musée  a  été  installé  dans  une  dépendance  du  Bardo  qui 
est  à  elle  seule  un  petit  palais.  Bien  que  de  fondation  récente,  il  contient 
déjà  un  grand  nombre  d'objets,  de  meubles,  de  faïences,  de  bijoux,  notam- 
ment ceux  de  Moknine  et  de  Djerba,  dus  à  des  orfèvres  israélites  et  qui 
sont  du  plus  grand  intérêt.  Un  plafond  arabe  de  toute  beauté  qui  provient 
du  Dar-el-Bey  de  Tunis  y  a  été  remonté  et  produit  un  excellent  effet.  Seu- 
lement, à  mon  avis  le  musée  arabe  du  Bardo  ne  devrait  contenir  que  des 


96  TUNIS 

objets  anciens.  En  réunissant  les  objets  modernes,  ou  relativement 
modernes,  que  l'on  peut  si  aisément  encore  se  procurera  Tunis,  on  devrait 
former  dans  Tunis  même  un  musée  d'art  décoratif,  facilement  accessible 
à  tous  et  s'il  était  conçu  méthodiquement  et  avec  goût,  complété  par  des 
explications  dessinées  ou  écrites,  il  pourrait  peut-être  devenir  un  des 
éléments  les  plus  utiles  pour  le  relèvement  des  industries  locales  à  Tunis. 
Je  ne  dois  pas  quitter  le  Bardo  sans  dire  combien  ce  musée  a  été  orga- 


Cliché  Neuriiein. 

Palais  du  Bardo.  Grande  Salle  delà  mosaïque  de  Sousse. 


nisé  avec  soin  et  patience  par  son  conservateur  M.  Pradère  qui  y  est  atta- 
ché depuis  près  de  vingt  ans  et  qui  a  été  le  plus  précieux  des  collabora- 
teurs pour  les  différents  directeurs  qui  se  sont  succédé  à  la  tète  du  ser- 
vice. C'est  à  lui  notamment  que  sont  dus  les  travaux  des  ateliers  de 
mosaïque  et  de  sculpture  sur  plâtre  où  sous  sa  direction  ont  été  réparées 
ou  consolidées  les  mosaïques,  les  sculptures  sur  plâtre, et  exécutés  les 
moulages  du  musée. 

Les  deux  plus  intéressantes  salles  du  musée  Alaoui  au  point  de  vue 
Arabe,  sont  d'abord  la  grande  salle  couverte  d'un  énorme  dôme  en  char- 
pente revêtu  d'une  véritable  dentelle  de  bois  doré  et  peint,  dû  comme  je 


LES  PALAIS  EXTRA  MUROS.  —  LE  BARDO.  ETC.  97 

l'ai  déjà  dit  aux;  célèbres  menuisiers  artistes  Hamda  ben  Otsmane  et 
.Mohamed  el  Gharbi  ;  ensuite  une  petite  salle  octogonale  qui  faisait  autre- 
fois partie  de  l'appartement  des  femmes  et  sur  laquelle  débouchent  quatre 
chambres  d'égales  dimensions  destinées  aux  quatre  favorites  du  bey. 
Cette  petite  salle  a  ses  murs  révêtus  de  fort  belles  faïences  anciennes 
jusqu'à  une  hauteur  de  plus  de  quatre  mètres.  Dans  les  quatre  salons 
qui  forment  les  quatre  bras  de  la  croix  entre  lesquelles  sont  disposées  les 
quatre  chambres  dont  j'ai  déjà  parlé,  des  sculptures  sur  plâtre  forment 
les  tvmpans,  les  pendentifs  et  les  voûtes. 

Il  en  est  de  même  des  murs  pleins  situés  au-dessus  des  portes,  et  des 
aires  qui  les  joignent  deux  à  deux.  Au-dessus  d'une  frise  à  arcatures  de 
stalactites  s'élèvent  les  huit  faces  d'une  coupole  à  base  octogonale,  dont 
quatre  sont  percées  de  fenêtres;  elles  sont  toutes  revêtues  d'une  véritable 
dentelle  ajourée  d'arabesques  fouillées  dans  le  plâtre  avec  une  fécondité 
d'imagination  remarquable. 

Telles  sont,  tant  à  Tunis  qu'aux  environs,  les  nombreuses  œuvres  des 
artistes  arabes  anciens  ou  modernes  qu'on  peut  encore  admirer  actuelle- 
ment. Je  ne  suis  pas  le  premier  à  les  décrire  en  détail,  bien  que  j'aie  été  un 
des  premiers  à  pouvoir  les  étudier.  Je  m'estimerais  heureux  si,  dans  cette 
rapide  description  de  Tunis,  description  qui  ne  peut  avoir  aucune  préten- 
tion historique  ou  archéologique,  j'avais  réussi  à  faire  apprécier  comme 
il  le  mérite  l'intérêt  que  présente  l'étude  de  cette  ville  autrefois  fameuse 
et  qui  a  conservé  tant  de  vestiges  de  sa  grandeur  passée.  Je  voudrais  aussi 
avoir  attiré  sur  les  artisans  et  les  artistes  tunisiens  non  seulement  l'atten- 
tion de  ceux  de  mes  lecteurs  qui  visiteront  un  jour  ou  l'autre  la  capitale 
de  la  Régence  mais  encore  celle  de  nos  compatriotes  fixés  en 
Tunisie  depuis  plus  ou  moins  longtemps.  Je  serais  heureux  d'avoir  pu 
faire  comprendre  à  ces  derniers  ce  qu'ils  voient  tous  les  jours  sans  y  prêter 
trop  d'attention,  de  leur  faire  sentir  que  ces  industries  se  meurent,  non 
pas  par  impuissance  ou  par  ignorance,  mais  par  l'indifférence  de  ceux 
qui  les  entourent.  Qu'on  leur  donne  du  travail  et  on  les  sauvera.  C'est 
un  souhait  que  j'ai  formé  depuis  longtemps.  Puisse  ce  petit  livre  contri- 
buer à  sa  réalisation! 


7 


Cliché  Neurdein, 


Vue  générale  prise  du  sud  de  la  ville. 


KAIROUAN 


LES  MOSQUÉES.  —  LES  MAISONS.  —  LES  CIMETIÈRES. 

L'histoire  de  Kairouan  commence  aux  premiers  temps  de  la  conquête. 
Okba  ben  Nâfi  qui  avait  envahi  la  Tunisie  en  venant  de  la  Cyrénaïque 
avait  été  justement  frappé  par  l'inconvénient  que  présentait,  pour  en 
faire  sa  capitale,  le  choix  d'une  ville  située  soit  sur  la  côte,  comme  Car- 
thage,  soit  à  une  certaine  proximité  de  la  mer,  comme  Tunis,  où  des 
armées  débarquées  par  les  flottes  byzantines  auraient  pu  facilement  en 
quelques  jours  mettre  en  déroute  ses  troupes  peu  habituées  à  la  tactique 
des  armées  impériales. 

L'emplacement  qu'il  choisit  pour  Kairouan  au  contraire,  était  séparé 
de  la  mer  par  une  grande  étendue  de  terres  arides  et  ne  pouvait  être 


LES  MOSQUEES. 


LES  MAISONS.  —  LES  CIMETIERES 


99 


attaqué  que  par  une  armée  s'appuyant  sur  une  flotte  ancrée  en  rade  de 
Sousse,  port  étroit  et  peu  sûr.  La  ville  était  relativement  facile  à  défendre 
puisqu'en  très  peu  de  temps  toutes  les  petites  armées  arabes  répandues 
dans  l'intérieur  de  la  Tunisie  pouvaient  très  rapidement  être  rassemblées 
contre  l'ennemi.  La  région  privée  de  grands  centres,  sans  cours  d'eau 
régulier  se  prêtait  admirablement  aux  combats  de  cavalerie  et  aux  razzias 
auxquels  les  populations  indigènes  et  les  tribus  arabes  s'étaient  de  tout 
temps  montrées  si  habiles. 

La  légende  vient  ici,  comme  dans  tous  les  récits  des  premiers  temps 


Cliché  Garrigues. 


Vue  générale  de  la  Mosquée  de  Sidi  Okbjl 


rise  du  sud-est. 


de  l'hégire,  commenter  les  événements  et  e'n  rendre  pour  ainsi  dire  le 
souvenir  plus  pénétrant  en  les  entourant  de  faits  miraculeux.  L'emplace- 
ment de  la  ville,  une  fois  choisi,  au  milieu  de  marécages  et  de  buissons 
pleins  d'animaux  sauvages  et  de  bêtes  venitrjeuses ,  Sidi  Okba  proféra 
les  malédictions  les  plus  graves  contre  ces  hôfles  malfaisants  et  aussitôt 
le  pays  en  fut  débarrassé. 

On  disait  aussi  qu'une  voix  m3rstérieuse  avilit  arrêté  le  conquérant  à 
l'emplacement  précis  que  devait  occuper  le  mihrab  de  la  mosquée  de  sa 
future  capitale. 

Quoi  qu'il  en  soit  de  ces  récits  merveilleux,  la  première  ville  de  Kai- 
rouan  se  forma  par  le  groupement  de  nombreuses  maisons  et  de  quel- 
ques palais  autour  de  la  grande  mosquée.  Prèp  de  cette  dernière  s'était 
élevée  aussi  une  mosquée  de  l'olivier,  Djama  iitouna  qu'un  des  Ansars, 


100 


KAIROU AN 


—  compagnons  du  prophète,  —  Rouifa  ben  Tsabit  avait  fondée  dès  que 
la  ville  avait  commencé  à  s'élever. 

Enfin,  dans  la  banlieue  de  la  ville  une  petite  mosquée  avait  été  cons- 
truite sur  le  tombeau  du  Barbier  du  Prophète,  la  mosquée  de  Si  Sahab, 
bientôt  entourée  d'une  zaouïa.  d'une  école,  dont  les  bâtiments  fréquem- 
ment reconstruits  forment  aujourd'hui  un  ensemble  pittoresque.  C'est 
encore  un  but  de  pèlerinage  pour  les  dévots  musulmans. 

L'établissement  des  Arabes  n'était  cependant  pas  alors  constitué  d'une 
manière  définitive  ou  stable.  Les  Berbères  sous  le  commandement  de 
Koceila  profitant  de  ce  que  les  troupes  d'Okba  s'étaient  enfoncées 
dans  le  Magreb,  chassaient  les  Arabes  de  Kairouan  et  y  établissaient 
un  royaume  éphémère.  Okba  revenant  à  grandes  journées  vers  l'Est 
était  surpris  par  ses  ennemis  aux  environs  de  Biskra,  et  succombait 
après  une  défense  héroïque  à  l'endroit  même  où  s'élève  actuellement 
son  tombeau.  Ses  compagnons  voyant  que  la  victoire  était  impossible, 
avaient  brisé  les  fourreaux  de  leurs  épées  et  avaient  chèrement  vendu 
leur  vie. 

L'importance  de  la  position  de  Kairouan  n'échappa  jamais  aux  suc- 
cesseurs d'Okba,  gouverneurs  comme  lui,  pour  le  compte  des  khalifes 
d'Orient,  de  la  province  d'Afrique.  Plusieurs  d'entre  eux  comme  Yezid 
ben  elHatem,  Hassan  ben  en  Nôman,  Hicham  ibn  Abd  el  Melek  eurent 
à  cœur  de  l'embellir  et  de  la  fortifier.  La  restauration,  l'agrandissement, 
l'embellissement  de  la  mosquée  d'Okba  furent  aussi  l'objet  de  leurs  soins. 
C'est  vraisemblablement  par  Hassan  ben  en  Nôman,  le  conquérant  de 
Carthage  que  furent  apportées  la  plupart  des  colonnes  byzantines  que 
l'on  peut  encore  admirer  dans  l'antique  sanctuaire. 

La  période  vraiment  florissante  de  Kairouan  est  celle  pendant 
laquelle  elle  fut  la  capitale  de  la  première  dynastie  indépendante  qui 
s'établit  dans  l'Ifriky'a,  la  Tunisie  actuelle. 

L'émir  Ibrahim  el  Aglab,  de  la  tribu  de  Temmim.  s'était  rendu  indé- 
pendant de  fait,  sinon  de  droit,  du  khalifat  d'Orient  auquel  ne  le  ratta- 
chaient plus  que  des  liens  de  vassalité  assez  lâches.  Ces  obligations  con- 
sistaient à  paver  au  khalife  un  léger  tribut  annuel  et  à  faire  prononcer 
«  la  khotba  »  dans  la  grande  mosquée  au  nom  du  commandeur  des 
croyants.  Ses  descendants  régnèrent  paisiblement  jusqu'au  Xe  siècle; 
ils  embellirent  à  l'envi  Kairouan  et  ses  environs  jusqu'au  jour  où  Ziadet 
Allah  II  fit  bâtir  un  palais  à  Tunis  et  s'y  fixa  avec  sa  cour. 

Non  seulement  Kairouan  s'était  accru  de  grands  faubourgs  dont 
le  plus   considérable,    nommé    Sabra,   formait  à   lui  seul  une  petite 


102 


KAIROUAN 


ville,  mais  aux  environs  de  la  capitale,  d'autres  petites  villes  s'étaient 
élevées  autour  des  palais  et  des  châteaux  des  souverains  Aglabites, 
Raccada,  Mansouriah,  Abbassia,  etc.  Raccada,  «  la  dormeuse  »  jouissait 
d'un  climat  si  agréable  que  Ibrahim  el  Aglab  s'y  était  fait  bâtir  un 


Cliché  Satloux. 


Cour  de  la  Grande  Mosquée.  Tympan  d'arcades  au  portique  ouest. 

palais  splendide;  il  y  demeurait  constamment,  car  c'est  là  seulement 
qu'il  avait  pu  goûter  le  repos  (d'où  son  nom  Raccada,  la  dormeuse,  ou 
plutôt  celle  où  l'on  dort). 

Ibrahim  el  Aglab,  —  dont  le  chroniqueur  raconte  qu'il  avait  accueilli 
l'ambassadeur  de  Charlemagne,  au  château  du  Fossé,  dans  un  décor 
merveilleux  de  luxe,  de  soldats,  de  costumes,  — ■  a  été  nommé,  non  sans 
exagération  peut-être,  le  Louis  XIV  de  la  Tunisie.  Son  luxe,  son  amour 


LES  MOSQUÉES.  —  LES  MAISONS.  —  LES  CIMETIÈRES  103 

des  édifices  splendides  sont  restés  vivants  dans  les  traditions  locales  ; 
c'est  lui  qui  avait  creusé  au  nord  de  la  ville  cet  énorme  réservoir  circu- 
laire double,  qui  existe  encore  de  nos  jours  et  qu'on  appelle  les  citernes 
des  Aglabites.  Ces  réservoirs  sont  constitués  par  deux  citernes  circu- 
laires découvertes,  épaulées  par  de  puissants  contreforts  cylindriques  et 
communiquant  entre  elles  par  une  série  de  voûtes  en  plein-cintre.  Les  eaux 
de  l'oued  Merg-el-lil  lorsqu'elles  débordaient,  étaient  recueillies  par 


Cliché  Neuidein. 

Cour  et  Minaret  de  la  grande  Mosquée. 


la  plus  petite  où  elles  séjournaient  assez  longtemps  pour  que  les  impuretés 
qu'elles  contiennent  se  déposassent.  Ensuite  elles  se  rendaient  dans  la 
plus  grande  d'où  très  probablement  elles  étaient  conduites  par  des  canaux 
souterrains  jusque  dans  la  ville  même.  Aujourd'hui  ces  réservoirs  servent 
de  trop-plein  à  l'aqueduc  souterrain  qui  amène  à  Kairouan  depuis  quel- 
ques années  l'eau  de  Cherichira.  Au  milieu  de  ce  dernier  réservoir 
s'élevait  un  kiosque  sur  plan  carré,  surmonté  d'une  coupole,  et  si  élevé 
que  c'est  à  peine  si  un  archer  vigoureux  posté  sur  le  bord  de  ce  réservoir 
réussissait  à  atteindre  de  ses  flèches  le  sommet  de  cette  tour. 

Les  palais,  la  petite  ville  qui  entouraient  ces  réservoirs  ont  disparu. 


104  K  AI-ROUAN 

Nous  ne  les  connaissons  que  par  les  récits  des  historiens,  mais  bien  que 
leur  distance  de  Kairouan  et  leur  orientation  par  rapport  à  cette  ville 
soient  connues,  leurs  ruines  ont  été  tellement  bouleversées  qu'on  n'a  pas 
encore  su  en  indiquer  jusqu'ici  l'emplacement  exact. 


Cliché  Neurddo. 

Une  des  portes  de  la  façade  occidentale  de  la  grande  Mosquée. 


Le  réservoir  des  Aglabites,  la  citerne  carrée  que  Ziadet  Allah  avait 
fait  construire  près  de  la  porte  de  Tunis,  la  grande  mosquée  existent 
encore,  et  témoignent  de  la  splendeur  des  règnes  de  ces  petits  souve- 
rains. 

Lorsque  le  Mehdi  Obeïd  Allah  eut  détruit  la  puissance  des  Agla- 
bites et  transporté  la  capitale  de  son  empire  dans  la  ville  de  Mahdia 
qu'il  venait  de  fonder,  sur  le  cap  Africa,  Kairouan  fut  cependant  encore 


LES  MOSQUÉES.  —  LES  MAISONS.  —  LES  CIMETIÈRES  105 

embellie  par  les  Zirides.  Un  de  ceux-ci,  Abou  Temmin  el  Moez,  chercha 
même  un  moment  à  enrichir  encore  la  grande  mosquée;  c'est  à  lui, 
comme  nous  le  verrons  plus  loin  qu'est  due  la  belle  clôture  en  bois 


LUchë  Saludin. 

Vue  prise  du  hau-t  de  la  porte  de  la  Kasba. 


ajouré,  ou  Maksoura,  qui  se  trouve  à  droite  du  Mihrab.  Mais  Kairouan 
n'était  plus  la  capitale. 

Quand  el  Moezz  eut  envoyé  à  la  conquête  de  l'Egypte  son  général 
Djohar,  l'affranchi  sicilien,  et  eut  constaté  la  richesse  extraordinaire  de 
son  nouveau  royaume,  il  se  décida  à  abandonner  l'Ifrikia.  et  après  avoir 
chargé  sur  de  nombreux  mulets  tous  les  trésors  que  ses  prédécesseurs 


io6 


KAIROU AN 


avaient  entassés  à  31ahdia,  il  établit  définitivement  la  dynastie  fatimite 
en  Egypte  où.  à  côté  de  la  ville  d'Amrou  et  de  celle  des  Toulounides,  il 
fit  construire  sa  nouvelle  capitale  El  Kahira  que  ses  successeurs  devaient 
embellir  par  tant  d'œuvres  d'art  et  qui  est  le  Caire  actuel. 

La  Tunisie  gouvernée  par  son  lieutenant  Bologguin  ibn  Ziri  et  par  ses 
successeurs  n'était  plus  qu'une  province  de  l'empire  fatimite  jusqu'au 
jour  où  Abou  Temmin  el  Moezz  voulant  se  rendre  indépendant  du  calife 


Cliché  Saladin- 

Deux  petites  mendiantes. 


fatimite  du  Caire,  Mostancer,  se  déclara  vassal  des  Abbassides  de  Bag- 
dad, en  arbora  le  drapeau  noir,  reçut  l'investiture  et  fit  prononcer  en 
leur  nom  la  khotba  dans  la  grande  mosquée. 

Mostancer,  furieux  de  cette  défection  trouva  rapidement  le  moyen  de 
l'en  punir.  Deux  tribus  arabes  de  l'Yémen,  les  Beni  Hillal  et  les  Beni 
Soleim,  pillards  incorrigibles,  dévastaient  par  leurs  razzias  une  partie 
des  provinces  les  plus  riches  de  l'Egypte.  Je  vous  donne,  leur  dit  Mos- 
tancer, le  Magreb,  je  vous  le  livre  avec  toutes  ses  richesses.  Pour  accen- 
tuer encore  ses  promesses,  il  fit  donner  à  chaque  guerrier  qui  passait  la 
frontière  occidentale  de  l'Egypte  un  dinar  et  un  vêtement  d'honneur. 


LES  MOSQUÉES.  —  LES  MAISONS.  —  LES  CIMETIERES  107 

C'était  livrer  l'Ifrikia  au  pillage  et  à  la  ruine.  En  vain  le  Ziride  s'allia 
avec  les  sultans  hammadites  de  la  Kalaa  des  Beni  Hammad.  Les  enva- 
hisseurs arabes  balayèrent  tout  sur  leur  passage;  Kairouan  fut  enlevée  et 
pillée  ;  la  Kalaa  fut  abandonnée  par  En  Nacer  qui  fit  de  Bougie  sa  capitale. 


Maison  dans  le  qûirper  des  Chorfas 


Celle-ci,  grâce  à  la  position  très  forte  de  la  ville  put  résister  aux  Arabes, 
les  campagnes  furent  dévastées,  les  villages  brûlés  et  la  plus  grande 
partie  de  l'Afrique  musulmane  fut  réduite  à  ne  plus  être,  au  moins  dans 
l'intérieur,  qu'une  vaste  solitude,  terrain  de  parcours  pour  les  pasteurs 
des  tribus  nomades. 

La  décadence  de  Kairouan  était  donc  irrémédiable.  On  retrouve  bien 


î 


io8 


KAIROUAN 


dans  certaines  inscriptions  de  la  grande  mosquée  la  mention  de  travaux 
exécutés  par  les  Hafsides,  comme  celles  que  j'ai  citées  dans  ma  mono- 
graphie de  Sidi  Okba  et  dont  je  rapporte  ici  la  suivante  : 

Au  nom  de  Dieu  clément  et  miséricordieux,  que  Dieu  répande 
ses  bénédictions  sur  notre  seigneur  Mohamed  et  sur  sa  famille  et 
qu'il  leur  accorde  le  salut. 

A  ordonné  la  construction  de  cette  porte  notre  seigneur  et 
maître,  le  Calife,  le  pontife  el  Mo stancer  Billàh  le  fortifié  de  Dieu , 
le  prince  des  croyants  Abou  Hafs  fils  des  princes  orthodoxes. 

Que  Dieu  éternise  leur  autorité  et  qu'il  accroisse  leur  triomphe, 
qu'il  double  leur  récompense  et  leur  salaire  et  qu'il  fasse  que  les 
œuvres  vertueuses  constituent  leur  trésor:  et  cela  en  Tannée  69^. 

(Trad.  de  O.  Houdas). 

On  voit  bien  aussi  en  examinant  les  nombreuses  petites  mosquées  ou 
zaouïas  de  la  ville  sainte,  que  la  plupart  d'entre  elles  ont  été  fondées  ou  res- 
taurées par  les  souverains  de  la  dynastie  husseïnite,  dynastie  encore 
régnante.  Bien  qu'un  certain  nombre  de  ces  édifices  ne  manquent  pas 
d'intérêt,  il  est  impossible  de  voir  dans  la  période  de  prospérité  relative 
pendant  laquelle  ils  ont  été  construits,  une  période  comparable  à  l'époque 
des  Aodabites. 

o 

Aujourd'hui  une  petite  ville  française  s'est  développée  à  côté  de  la 
ville  arabe.  Des  maisons  confortables,  des  hôtels,  des  magasins,  une  gare, 
un  contrôle,  le  tout  sans  grand  caractère,  accusent  cependant  une  renais- 
sance économique  qui  peut  faire  prévoir  pour  plus  tard  une  Kairouan 
nouvelle,  riche  et  prospère. 

La  ville  arabe  a  été  religieusement  respectée,  mais  assainie.  Dans 
son  enceinte  de  murailles  crénelées,  avec  ses  tours  imposantes,  ses  por- 
tes massives,  les  nombreux  dômes  de  ses  zaouïas  et  de  ses  mosquées, 
que  domine  la  majestueuse  silhouette  de  l'énorme  minaret  de  la  grande 
mosquée,  elle  paraît  encore  intacte  et  a  gardé  plus  que  Tunis  encore  son 
caractère  d'originalité  pittoresque. 

Plus  qu'à  Tunis  la  famille  arabe  y  est  close  et  renfermée,  les  femmes 
y  sont  voilées  et  souvent  drapées  de  noir,  tandis  que  les  Tunisiennes  ont 
soit  des  voiles  blancs,  soit  ces  énormes  ajars,  voiles  de  soie  tissés  de 
dessins  blancs  ou  bleus  sur  fond  rouge,  qui  sont  d'un  effet  si  somptueux. 


1  1293  de  l'ère  chrétienne. 


LES  MOSQUÉES.  —  LES  MAISONS.  —  LES  CIMETIÈRES  109 

Les  Souks  y  sont  pittoresques  bien  que  beaucoup  moins  importants 
que  ceux  de  Tunis;  les  Arabes  de  l'intérieur  qui  viennent  ou  vendre  leurs 
denrées  dans  la  ville,  ou  y  acheter  les  objets  dont  ils  ont  besoin  coudoient 
en  rangs  pressés  les  Kairouanais  dont  le  costume  est  à  peu  de  chose  près 
le  même  que  celui  des  Tunisiens. 

Les  Zlass,  tribu  nomade,  dont  les  douars  s'étendent  au  nord-ouest  de 
Kairouan  se  distinguent  au  milieu  de  cette  foule  par  la  façon  magistrale 


Cliché  Neurdeia. 


La  rue  principale. 

dont  ils  se  drapent  dans  leurs  haïcks.  La  proximité  de  leur  pays  en  a  fait 
les  principaux  clients  de  Kairouan,  aussi  une  grande  partie  du  faubourg 
occidental  de  cette  ville  en  est-elle  peuplée,  c'est  pour  cette  raison  que 
ce  faubourg  est  généralement  appelé  faubourg  des  Zlass. 

L'industrie  actuelle  de  Kairouan  se  borne  à  la  fabrication  d'ustensiles 
primitifs,  d'outils  pour  l'agriculture,  de  grossiers  objets  de  dinanderie. 
aiguières,  plateaux,  coupes,  etc.,  exécutés  en  cuivre  rouge;  il  est  impos- 
sible d'v  retrouver  la  moindre  survivance  de  l'art  d'autrefois.  Seule  l'in- 
dustrie des  tapis  est  représentée  par  de  rares  spécimens  dans  lesquels 
malheureusement  les  laines  teintes  aux  couleurs  d'aniline  sont  juxta- 
posées aux  laines  teintes  à  l'aide  des  procédés  traditionnels. 


no  KAIROUAN 

Ces  tapis  ne  diffèrent  pas  beaucoup  de  ceux  qui  sont  fabriqués  encore 
de  nos  jours  dans  presque  toutes  les  tribus  nomades  de  la  Tunisie,  mais 
ces  derniers  conservent  des  tonalités  plus  harmonieuses  et  des  dessins 
mieux  composés,  d'abord  parce  que  l'usage  des  teintures  à  l'aniline  n'est 
pas  entré  dans  la  pratique  de  ces  ouvrières  primitives  ce  sont  toujours 
les  femmes  qui  tissent  les  tapis),  ensuite  parce  que  les  traditions  relatives 
à  la  composition  des  dessins  se  sont  transmises  sans  mélange  d'inspira- 
tions étrangères.  Ces  dessins  se  transmettent  de  mère  en  fille,  par  une 
sorte  de  tradition  orale  qui  consiste  à  connaître  par  cœur  le  nombre  et  les 
couleurs  différentes  des  points  qui  constituent  une  même  rangée  horizon- 
tale sur  le  métier.  Cette  tradition  orale  est  le  procédé  de  composition 
des  dessins  des  tapis,  généralement  et  de  tout  temps  employé  en  Orient. 

Une  autre  industrie  locale,  analogue,  est  celle  qui  consiste  à  broder 
de  dessins  géométriques  en  points  de  laine  blanche,  les  couvertures  de 
lit  en  laine  à  rayures  de  plusieurs  couleurs.  Ces  couvertures  ainsi  brodées 
se  nomment  margoums,  et  je  ne  les  ai  trouvées  en  Tunisie  qu'à  Kairouan. 

Enfin  on  y  rencontre  encore  quelques  ouvriers  capables  de  sculpter 
la  pierre,  de  faire  en  plâtre  des  découpures  ornementales  [nouhch- 
hadidas)  ou  d'exécuter  des  vitraux  à  jour  [chemsas).  Ces  travaux  sont 
loin  d'égaler  ceux  des  artistes  tunisiens  et  sont  d'une  exécution  médiocre. 
Ce  n'est  pas  cependant  que  les  bons  exemples  manquent  à  Kairouan. 
Dans  les  quelques  édifices  que  je  me  propose  de  décrire  ici,  rien  ne  serait 
plus  facile  que  de  trouver  d'excellents  modèles,  mais  l'indifférence  com- 
plète de  la  haute  société  musulmane  à  l'égard  de  son  art  national  est  ici, 
comme  à  Tunis,  malheureusement  générale. 

LA  GRANDE  MOSQUÉE 

L'édifice  le  plus  remarquable  de  Kairouan  est  la  célèbre  mosquée 
élevée  autrefois  par  Sidi  Okba  dans  la  ville  qu'il  venait  de  fonder. 

Voici  en  quels  termes  l'auteur  du  Méalim  cl  Imane,  Ibn  en  Nadji, 
rappelle  les  paroles  du  Conquérant  :  «  Je  veux,  dit-il  à  ses  soldats,  fonder 
ici  une  ville  dont  nous  ferons  notre  réduit  et  notre  place  d'armes 
[QuaïTOUan),  qui  sera  une  gloire  pour  l'Islam  jusqu'à  la  fin  des  temps.  » 
Antérieurement,  le  chef-lieu  du  gouvernement  était  à  Zaouïla  et  à 
Barca1.  Fondée  en  50  de  l'hégire",  la  ville  nouvelle  était  terminée  cinq 

1  Caudel.  Les  invasions  arabes,  p.  100. 
-  070  de  J.-C. 


LES  MOSQUÉES.  —  LES  MAISONS.  —  LES  CIMETIÈRES  m 

ans  après.  Abandonnée  un  moment  par  Okba,  elle  était  réoccupée  par 
lui  en  62  de  l'hégire. 

La  conquête  de  la  Tunisie  actuelle  avait  été  rapide,  en  645  de  notre 
ère  le  patrice  Grégoire  s'était  rendu  indépendant  de  l'empire  byzantin 
et  avait  fait  de  Suffetula  (actuellement  Sbeitla)  sa  capitale.  En  646,  les 
Arabes  envahissaient  le  pays  sous  la  conduite  d'Abdallah-ibn-Saad, 
tuaient  Grégoire,  pillaient  Sbeitla  et  se  retiraient  en  Cyrénaïque  avec 
un  butin  considérable.  Une  seconde  invasion  venait  ensuite  sous  la  con- 


Plan  de  la  Mosquée  de  Sidi  Okba  par  H.  Saladin1. 

duite  de  Moawia  ibn  el  Hadjaj.  Son  successeur  Okba  fondait  Kairouan. 
En  683  (J.-C.)  la  révolte  des  Berbères  établissait  la  royauté  éphémère 
de  Koceïla  ;  celle-ci  au  bout  de  cinq  ans  disparaissait,  renversée  par 
Zoheir  ibn  Caïs  chargé  par  le  Khalife  de  venger  le  meurtre  d'Okba. 
Après  lui  Hassan  ben  Nôman  prenait  Carthage,  subjuguait  définitivement 
les  Berbères  commandés  par  la  Kahena  et  reconstruisait  la  mosquée 
de  Sidi  Okba,  mais  cette  reconstruction  ne  devait  pas  être  la  dernière. 

Voici,  en  effet,  la  liste  des  reconstructions  ou  des  restaurations 
successives  dont  elle  fut  l'objet  : 

1  Ce  plan  est  extrait  de  l'ouvrage  de  M.  H.  Saladin,  La  mosquée  de  Sidi  Okba,  paru 
dans  Les  Monuments  arabes  de  la  Tunisie,  publiés  par  B.  Roy  et  P.  Gauckler.  Paris. 
Leroux,  1903. 


112 


KAIROUAN 


Telle  qu'elle  est,  la  mosquée  actuelle  remonte  au  règne  de  Ibrahim 
el  Aglab  sauf  pour  quelques  restaurations  partielles  ou  pour  quelques 
adjonctions  qui  remontent  au  xme  siècle  de  notre  ère  *. 

Les  murs  de  Kairouan  relevés  par  Ibn  el  Achath  (en  146.  H.  — 
763.  J.-C.)  avaient  été  détruits  par  les  Ouferdjoumma  (140.  H. — 757  J.-C.) 
qui,  non  contents  de  massacrer  les  Koreïchites  de  Kairouan  avaient 
profané  la  grande  mosquée  en  y  logeant  leurs  troupeaux.  Abou  Hatem 


Cliché  N  euraein. 


Cour  et  faç-adé intérieure  delà  Mosquée  de  Sidi  Okba. 

en  151  H.,  768  J.-C.  assiège  la  ville,  en  brûle  les  portes  et  démantèle 
les  murailles,  en  157  (773).  Yézid  ben  el  Hatem  les  restaure  et  en  185 
(801)  les  Ouferdjoumma  sont  tous  massacrés. 

Après  tous  ces  désastres,  la  nomination  par  le  calife  Haroun-al- 
Raschid,  dTbrahim  ibn  el  Asflab,  de  la  tribu  des  Temmim,  comme 
gouverneur  de  lTfrikya  (la  Tunisie  actuelle),  inaugure  pour  cette 
province  et  sa  capitale  Kairouan  une  ère  de  calme  et  de  prospérité  qui 
dure  près  de  deux  cents  ans.  Ibrahim  el  Aglab  y  rétablit  la  justice  et 
gouverne  avec  une  telle  fermeté  et  une  telle  habileté  que  tout  en  restant 
le  vassal  du  calife  de  Bagdad,  il  s'en  rend  virtuellement  indépendant.  Il 

1  Ct.  La  mosquée  de  Sidi  Okba,  par  H.  Saladin.  Paris,  Leroux,  1899. 


LES  MOSQUÉES.  —  LES  MAISONS.  —  LES  CIMETIÈRES  113 

fonde  un  empire  qui  ne  s'effondra  que  sous  Ziadet  Allah  II  en  296.  H. 
(908-9  J.-C.)  devant  les  armées  des  hérétiques  Ketama  commandées  par 
Abou-Abdallah-el-Mohteceb,  un  des  compagnons  du  mahdi  Obeïd  Allah. 
La   splendeur  de  Kairouan  a  donc  atteint  son    apogée    sous  les 


Cliché  Saladin. 


Mosquée  de  Sidi  Okba.  Porte  latérale  açade  est,  ou  porte  de  Lella  Rejana. 

souverains  Aglabites.  A  ce  moment,  par  des  agrandissements  successifs, 
la  ville  avait  atteint  une  importance  considérable.  J'en  rappellerai 
succinctement  ici  l'histoire  : 

Sous  Abou  Ibrahim  Ahmed  ben  ali  el  abbas  Mohammed  (242.  H. 
856  J.-C.  -f-  249.  H.  862  J.-C.)  avaient  été  construits  le  grand  réservoir 
ou  fesguia  qui  se  voit  encore  près  de  la  porte  de  Tunis,  les  citernes  de  la 

8 


1 1"4  KAIROUAN 

porte  d'Abou  Rebia  et  de  Kasr  el  Kadim,le  porche  et  la  coupole  du  sud- 
ouest  de  la  grande  mosquée.  D'autres  citernes  avaient  été  construites  sous 
Hicham-ibn-abd-el  Melek  (724-743  J.-C).  Yézid bel  el  Hatem  en  771  avait 
séparé  les  bazars  de  Kairouan  par  spécialités  ;  leurs  rues  furent  cou- 
vertes d'un  toit. 

La  cour  des  souverains  aglabites  se  tenait  à  Kairouan  où  les  fonction- 
naires et  les  vizirs  construisirent  à  l'envi  des  palais  magnifiques.  A  ce 
moment  Kairouan  comptait  quatorze  portes,  sept  mahrc;  ou  postes 
fortifiés  (c'était  de  petits  fortins  analogues  à  celui  qu'on  nomme  Kars-er 
Ribat  à  Sousse  et  dont  la  fondation  est  due  à  l'aglabite  Ziadet  Allah  Ier)  ; 
quatre  se  trouvaient  dans  la  ville  même,  et  trois  en  dehors  de  ses 
murs.  Les  murs  de  la  ville  avaient  autrefois  été  construits  en  briques 
par  Mohamed  ibn  el  Achath  en  146.  H.,  et  avaient  dix  coudées  de 
large  ;  au  sud-ouest,  dit  el  Bekri,  se  trouvait  une  porte,  au  sud-est  celle 
d'Abou  Rebia,  à  l'est  celles  d'Abdallah  et  de  Nafé,  au  nord  celle 
de  Tunis,  à  l'ouest  celles  d'Asrem  et  de  Selm.  En  209  (824),  Ziadet 
Allah  I",  fils  d'Ibrahim  el  Aglab,  abattit  cette  muraille;  plus  tard, 
après  la  chute  des  Aglabites  (en  444.  IL),  el  Moezz  le  Sanhadjien,  fils 
de  Bâdis  et  petit-fils  d'Ll  JHansour  releva  ces  murailles  et  leur  donna 
une  longueur  de  22.000  coudées.  Vers  Sabra,  une  double  muraille 
réunissait  la  ville  à  ce  faubourg. 

Comme  tous  les  premiers  musulmans,  les  aglabites  préférèrent 
bientôt  à  leurs  palais  de  Kairouan  les  résidences  qu'ils  élevaient  dans 
les  environs  de  leur  capitale.  Les  principales  sont  décrites  en  détail  par 
les  historiens. 

Ce  fut  d"abord  el  Abbassia,  ou  Kasr  el  Kadim,  fondée  en  844  après 
J.-C.  par  Ibrahim  el  Aglab  et  qui  fut  pendant  soixante-quinze  ans  la 
résidence  de  ses  successeurs.  Elle  se  trouvait  à  trois  milles  au  sud-est  de 
Kairouan.  C'est  là  que  Charlemagne  couronné  empereur,  l'année  même 
où  Ibrahim  fut  investi  du  gouvernement  de  l'Ifrikia,  lui  envoya  des 
ambassadeurs  pour  lui  réclamer  les  reliques  d'un  saint  martyr  enterré  à 
Carthage  ;  c'est  cette  résidence  princière  qui.  dans  les  Annales  d'Egin- 
hard,  est  appelée  la  citadelle  du  Fossé.  Une  ville  s'était  formée  autour  du 
château  avec  ses  mosquées,  son  enceinte  fortifiée,  ses  portes,  ses  bains, 
ses  caravansérails,  ses  réservoirs,  ses  cimetières.  Tout  à  côté  se 
dressait  un  château  nommé  er-Rosâfa,  en  souvenir  des  Rosâfas  des 
Abbassides. 


1  D'après  el  Bekri. 


LES  MOSQUÉES.  —  LES  MAISONS.  —  LES  CIMETIÈRES  115 

En  Sàfar,  263  (873),  un  autre  prince  aglabite  avait  construit  à  quatre 
milles  au  sud-ouest  de  Kairouan  le  château  de  Raccada  (la  dormeuse),  il 
avait  14.000  coudées  de  tour  et  la  ville  qui  s'était  construite  à  côté  en 
mesurait  24.000.  Ibrahim  ben  Ahmed  ibn  el  Aglab  en  fit  sa  capitale 
et  abandonna  pour  elle  Kasr  el  Kadim. 

Elle  allait  de  pair  avec  Bagdad,  rapporte  Marmol.   La  pureté  de 


Cliché  Neurdein. 


Mosquée  de  Sidi  Okba.  Portiques. 

l'air  qu'on  y  respirait  et  son  climat  tempéré  en  faisaient  une  résidence 
délicieuse,  et  la  légende  qui  en  raconte  la  fondation  rapporte  que  le 
souverain  qui  ne  pouvait  dormir  dans  son  palais  de  Kairouan  ne  put 
trouver  le  sommeil  que  dans  sa  nouvelle  résidence,  de  là  son  surnom 
Raccada,  la  dormeuse,  comme  je  l'ai  déjà  rapporté  plus  haut.. 

La  ville  possédait  des  caravansérails,  des  fondouks,  des  bains,  une 
mosquée  et  des  jardins  délicieux.  Ziadet  Allah  II  l'abandonna  quand  il 
s'enfuit  devant  Abou  Abdallah  ech-Chii  ;  Obéïd  Allah  y  séjourna 
jusqu'en  308  (920). 

Abandonnée,  puis  pillée  en  333  (944),  elle  fut  rasée  par  Maad  el 


n6  KAIROUAN 

Moezz,  fils  dTsmaël  el  Mansour,  qui  fit  même  passer  la  charrue  sur  son 
emplacement.  Seuls  les  jardins  furent  épargnés. 

Un  des  derniers  aglabites,  Abou  Abdallah  Mohammed,  surnommé 


Cliché  Neurdein. 


Mosquée  de  Sidi  Okba. 

el  Garanic,  à  cause  de  la  passion  qu'il  avait  pour  l'élevage  des  grues, 
avait  dépensé  30.000  dinars  pour  construire  le  château  d'Es-Schlein  où 
il  se  livrait  à  son  sport  favori. 

Le  dernier  aglabite  Ziadet  Allah  II  après  avoir  été  vaincu  à  Tunis 
par  Abou  Abdallah  le  Chiite,  s'enfuit  à  Kairouan,  puis  à  Raccada;  il 


LES  MOSQUÉES.  —  LES  MAISONS.  —  LES  CIMETIÈRES  117 

emballa  ses  trésors,  ses  pierreries,  ses  armes,  ses  objets  précieux,  choisit 
mille  de  ses  esclaves  les  plus  fidèles  qu'il  chargea  chacun  d'une  ceinture 
contenant  mille  pièces  d'or.  Il  profita  de  la  nuit  pour  s'enfuir  de  Raccada, 
c'est  alors  que  le  sac  de  la  ville  et  du  palais  fut  fait  par  les  habitants  de 
Kairouan  outrés  de  la  lâcheté  de  leur  souverain.  La  ville,  le  palais,  tout 
fut  pillé,  on  fouilla  partout,  on  arracha  les  serrures  et  les  portes,  on 
enleva  les  divans  de  parade  et  on  emporta  tout  le  mobilier. 


Cliché  S.idou.v. 

Portes  en  bois  de  la  grande  Mosquée  sur  le  portique  nord. 


En  944.  H.,  Kairouan  avait  été  pillée  par  les  kharedjites  d'Abou 
Yézid  (l'homme  à  l'âne),  mais  Ismaël  el  Mansour.  le  fatimite.  après 
avoir  vaincu  ce  dernier,  fonda  près  de  Kairouan,  Sabra  ou  el  Mansou- 
riya  (ibn  Haucal,  p.  14).  Il  y  établit  sa  résidence  en  336  (947)  et 
l'embellit  de  magnifiques  bazars  où  se  trouvaient  de  nombreux  ateliers. 
La  ville  proprement  dite  avait  cinq  portes,  elle  fut  abandonnée  en  1 1 54 
de  notre  ère. 

En  362  H.  (973),  el  Moezz  partait  pour  le  Caire  qui  allait  devenir 
dès  lors  la  capitale  de  l'empire  fatimite,  il  laissait  pour  gouverner  l'Ifri- 
kia,  Bologguin  ibn  Ziri.  fondateur  de  la  petite  dynastie  des  Zirides  dont 


n8 


KAIROUAN 


la  cour  eut  un  éclat  splendide  mais  éphémère.  El  Moezz-ibn-Bâdis, 
arrière-petit-fils  de  Bologguin  ibn  Ziri  reçoit  à  Kairouan  avec  le  luxe  le 
plus  extraordinaire  Zaouï  frère  de  Bologguin  et  fils  de  Ziri  ibn  Menad  (410. 
10 19).  On  peut  juger  de  la  délicatesse  à  laquelle  l'art  était  alors  arrivé 
à  Kairouan  par  la  magnifique  Maksoura  dont  je  donne  plus  loin  la 
photographie  et  que  sa  grande  inscription  attribue  à  Abou  Temmim  el 
Moezz-ibn-Bâdis. 

Le  souverain  ziride  attira  sur  lui  la  colère  du  calife  fatimite  Mos- 
tancer  qui  régnait  au  Caire,  en  rompant  les  liens  de  vassalité  qui  le 
liaient  à  lui,  et  en  rendant  hommage  au  calife  Abbasside  de  Bagdad. 
Aussi  Mostancer  lance-t-il  sur  l'Afrique  les  tribus  arabes  des  Beni-Hilal 
et  des  Beni  Soleim.  El  Moezz  en  449  H.  quitte  Kairouan,  s'enfuit  devant 
eux  et  se  réfugie  à  .Mendia.  Kairouan  est  assiégée,  prise  au  bout  de  huit 
mois  de  siège,  pillée  et  dévastée.  Depuis  ce  temps  la  vieille  capitale 
aglabite  n'est  plus  que  l'ombre  d'elle-même  et  il  faut  aller  jusqu'aux 
Almohades,  dont  le  fondateur,  Abdel  Moumen  la  restaure  en  partie 
(Marmol)  pour  en  retrouver  la  mention  dans  les  historiens  arabes. 

Plus  tard,  en  1347,  Abou'l-Hacen  le  Mérinide  se  rend  à  Kairouan. 

Au  XVIe  siècle,  la  vie  semble  y  revenir,  mais  en  1701  le  bey  Mourad 
en  détruit  les  murailles  et  les  maisons,  ne  respectant  que  les  mosquées  et 
les  Zaouïas;  en  1740  (11  Safar  1 1 5 3  H)  à  la  suite  d'une  révolte  des  habi- 
tants, Ali  Pacha  en  rase  les  murs  et  la  Kasba  avec  l'aide  de  renforts 
étrangers. 

Depuis  cette  époque,  la  ville  s'est  repeuplée  et  rebâtie  peu  à  peu,  grâce 
à  l'attraction  qu'exerçait  sur  tous  les  habitants  de  la  Tunisie  la  renom- 
mée de  ses  sanctuaires  et  surtout  de  sa  célèbre  mosquée. 

Kairouan  n'était  pas  seulement,  grâce  à  l'Université  constituée  par  les 
savants  qui  se  réunissaient  dans  sa  mosquée,  un  centre  d'instruction  et  de 
lumières  purement  musulmanes,  assimilable,  comme  Marmol  l'a  si  juste- 
ment fait  sentir,  à  ce  qu'était  l'Université  de  Paris  au  moyen  âge.  Il  s'y 
était  formé  aussi  des  savants  d'une  grande  renommée  dans  les  sciences 
profanes.  On  a  gardé  par  exemple  le  souvenir  de  deux  célèbres  méde- 
cins juifs  de  Kairouan1,  nommés  tous  deux  Ishaq  ben  Amran,  attachés 
l'un  â  la  personne  de  Ziadet-Allah  Ier,  l'autre  à  celle  de  Ziadet- 
Allah  IL  Le  dernier  Ishaq  ben  Amran  sous  Ziadet  Allah  II  fonda  la 
célèbre  école  de  médecine  de  Kairouan;  à  sa  mort,  son  disciple  Ishaq  ben 
Suleïman  lui  succéda  à  la  cour  de  Ziadet  Allah  III  le  dernier  aglabite  et 


1  Recueil  de  Constantine,  1867,  p.  122. 


LES  MOSQUÉES.  -  LES  MAISONS.  —  LES  CIMETIÈRES  119 

fut  attaché  à  la  personne  d'Abou  Abdallah,  fondateur  de  la  dynastie  des 
Obeïdites  ou  fatimites;  il  vécut  sous  Ismaël  el  Mansour1. 

La  grande  mosquée  qui  couvre  un  espace  de  124  mètres  sur  74  mètres 


Chcné  baladin. 


Vue  intérieure  de  Sidi  Okbasurla  porte  Lella  Rejana. 

environ, estcommeonlevoitun édifice  considérable.  Elle  se  compose  comme 
toutes  les  grandes  mosquées  malékites  d'un  sanctuaire  formé  d'un  certain 
nombre  de  nefs  parallèles,  d'une  grande  cour  découverte  entourée  de  porti- 
ques, et  d'un  minaret. 


1  Sept  de  ses  traités  traduits  par  le  moine  bénédictin  Constantin  de  Carthage  au  milieu 
du  xie  siècle  ont  été  publiés  à  Leyde  en  1515  sous  le  titre  d'Opéra  Isaci. 


120  KAIROUAN 

Elle  est  isolée  de  trois  côtés  et  bordée  d'une  rue  sur  le  quatrième,  au 
sud-ouest.  Elle  est  orientée  comme  le  sont  toutes  les  mosquées  du 
Magret»,  au  sud-sud-est.  ce  qui  n'est  que  d'une  façon  bien  approxima- 
tive l'orientation  de  la  Mecque.  Les  fidèles  qui  pendant  les  prières  qui  s'y 
prononcent  font  face  au  mihrab  ou  quibla  se  tournent  donc  vers  la  Mecque, 
c'est-à-dire  vers  la  Kaaba  qui  est,  comme  on  le  sait,  le  véritable  et  seul 
sanctuaire  musulman. 

Le  minaret  s'élève  dans  la  direction  opposée,  au  nord-nord-ouest. 
C'est  une  grande  tour  à  base  carrée  surmontée  de  merlons  arrondis  et  que 
couronnent  deux  autres  tours  carrées  de  dimensions  moindres;  la  dernière 
est  coiffée  d'une  coupole  ogivale  à  côtes,  et  est  percée  de  quatre  ouver- 
tures en  fer  à  cheval  dont  les  retombées  sont  soutenues  par  des  colonnes. 

L'aspect  extérieur  que  présente  ce  vénérable  édifice  est  plein  de  sévé- 
rité et  de  grandeur.  Bien  que  les  façades  latérales  ne  soient  percées  que 
de  rares  ouvertures  (ce  sont  les  portes  qui  donnent  accès  soit  dans  la 
mosquée  proprement  dite,  soit  dans  les  portiques  de  la  cour)  et  que  les 
contreforts  qui  épaulent  les  murs,  tant  des  faces  latérales  que  des  faces 
postérieures  soient  souvent  disposés  maladroitement  par  suite  de  conso- 
lidations successives,  l'ensemble  n'en  n'est  pas  moins  imposant.  Seules, 
les  coupoles  de  la  nef  centrale,  celles  des  portes  de  la  face  ouest-nord- 
ouest  et  du  portail  de  Lella  Réjana  se  silhouettent  avec  le  minaret,  au- 
dessus  de  la  crête  des  murs. 

La  cour  intérieure  elle  aussi  est  pleine  de  majesté,  avec  ses  portiques 
à  deux  nefs,  bordés  d'arcades  ogivales  à  peine  outre-passées  que  soutien- 
nent de  nombreuses  colonnes  de  marbres  divers,  de  granit  ou  même  de 
porphyre  qui  ont  été  empruntées  comme  celles  de  la  mosquée  efle-même 
à  des  monuments  antiques  et  à  des  monuments  byzantins  1 . 

Le  minaret  qui  se  détache  sur  le  ciel  avec  une  majesté  presque  sau- 
vage s'ouvre  sur  la  cour  par  une  porte  rectangulaire  dont  le  chambranle 
et  le  linteau  sont  des  fragments  antiques,  soffites  d'entablements  d'ordre 
corinthien. 

L'ascension  au  sommet  de  ce  minaret  est  fort  intéressante  car  elle  per- 
met de  se  rendre  compte  des  dimensions  relatives  des  différentes  parties 
de  l'édifice,  des  portiques  et  de  la  cour  avec  son  petit  bassin  central  où  les 
eaux  pluviales  qui  s'écoulent  des  terrasses  de  la  mosquée  se  rendent  par 
des  pentes  ménagées  sur  le  dallage  en  marbre  pour  remplir  les  citernes 

•'Je  crois  avoir  prouvé  dans  la  monographie  que  j'ai  donnée  de  cette  mosquée  que  la 
plupart  de  ces  colonnes  et  de  leurs  chapiteaux  proviennent  des  édifices  de  Carthage. 


LES  MOSQUÉES.  —  LES  MAISONS.  —  LES  CIMETIÈRES  12c 

qui  ont  été  disposées  sous  la  cour  elle-même  et  qui  sont  destinées  non 
seulement  à  l'usage  de  la  mosquée,  mais  encore  à  l'approvisionnement 
du  quartier  qui  l'environne. 

On  remarque  particulièrement  les  terrasses  qui  couvrent  la  mosquée, 


avec  les  petites  murettes  de  pierre  qui* en  accusent  les  nefs,  la  nef  prin- 
cipale surélevée  au-dessus  des  autres,  Les  deux  coupoles  à  côtes  qui  en 
surmontent  les  deux  extrémités. 

Puis  ce  sont  les  innombrables  terrasses  des  maisons  de  la  ville  avec 
les  coupoles  des  Zaou'ïas,  les  minarets  et  les  terrasses  des  mosquées,  les 
lignes  crénelées  des  remparts  au  delà  desquelles  on  aperçoit  les  cinq  cou- 
poles de  Sidi-Amor-Abbada,  au  loin  enfin  la  silhouette  indécise  de  la  mos- 


122  KAIROUAN 

quée  du  Barbier  du  Prophète  fondée  par  Abou-Zoumat  Obeïd  Allah  ibn 
Adam  el  Belaoui.  Au  delà  encore  s'étale  la  plaine  indéfinie;  à  son  extré- 
mité on  aperçoit  les  silhouettes  des  montagnes  du  Djebel  Trozza  qui 
lorsque  le  temps  est  chaud  et  la  lumière  aveuglante  paraissent,  à  cause 
du  mirage,  s'élever  au-dessus  de  grands  lacs  ou  d'immenses  sebkhas. 

La  mosquée  proprement  dite  se  compose,  comme  je  l'ai  déjà  dit,  d'une 
succession  de  nefs  parallèles  formées  d'arcades  que  supportent  de  nom- 
breuses colonnes  de  marbre,  de  granit  ou  de  porphyre.  La  nef  centrale 
et  celle  qui  est  parallèle  au  mur  du  mihrab  (et  qui  est  de  la  même 
hauteur  que  cette  dernière)  sont  disposées  deux  par  deux  et  même  par 
endroits  trois  par  trois. 

Toutes  ces  colonnes  sont  surmontées  de  chapiteaux  de  marbre,  corin- 
thiens, composites,  byzantins  de  toute  forme  et  de  toute  grandeur;  ils 
sont  reliés  entre  eux,  au-dessus  des  tailloirs,  par  des  tirants  en  bois 
auxquels  sont  suspendues  les  nombreuses  lampes  en  verre  qui  éclairent 
la  mosquée.  Malgré  la  diversité  de  ces  éléments,  l'aspect  de  cette  mos- 
quée présente  un  ensemble  majestueux  et  presque  mystérieux,  à  cause 
du  demi-jour  qui  v  règne,  et  de  la  multiplicité  de  ces  colonnes  ou  de  ces 
arcs  au  travers  desquels  le  regard  a  de  la  peine  au  premier  abord  à 
s'orienter. 

Ces  nefs  aboutissent  à  un  double  portique  qui  s'ouvre  sur  la  cour  par 
une  fort  belle  façade  composée  d'un  motif  central  consistant  en  une 
arcade  robuste  surmontée  d'un  mur  crénelé.  Derrière  ce  mur  s'élève  une 
sorte  de  tour  carrée  qui  supporte  la  coupole  antérieure  côtelée  ;  celle-ci 
repose  sur  un  tambour  dodécagonal  percé  de  petites  baies  rectangulaires 
que  sertissent  des  arcades  à  peine  défoncées. 

De  chaque  côté  de  ce  motif  principal  et  correspondant  aux  nefs  inté- 
rieures se  déploie  une  série  de  six  arcades  légèrement  ogivales  et  outre- 
passées à  peine.  Cette  façade  porte  la  trace  de  nombreux  remaniements, 
mais  elle  a  néanmoins  conservé  son  caractère  de  simplicité  et  de  force. 

Ce  portique  antérieur  était  autrefois  dallé  d'une  sorte  de  ciment  coloré 
en  rouge  d'un  fort  bel  effet.  On  y  a  continué  récemment  le  dallage  en 
marbre  dont  on  a  recouvert  toute  la  cour  intérieure  en  remplacement  du 
dallage  ancien,  irrégulier  et  tapissé  d'herbes  folles  que  j'ai  vu  en  1882. 
De  place  en  place,  des  margelles  en  pierre  creusées  dans  des  bases  anti- 
ques servent  à  puiser  l'eau  des  citernes  souterraines. 

La  nef  centrale  et  les  nefs  secondaires  sont  fermées  sur  le  portique 
antérieur  par  de  superbes  portes  en  menuiserie  dont  les  vantaux  qui  se 
replient  chacun  en  deux  pièces  permettent  d'ouvrir  complètement  la  mos- 


LES  MOSQUÉES.   -  LES  MAISONS.  —  LES  CIMETIÈRES  123 

quée  sur  la  cour.  Cela  permet  pendant  les  grandes  fêtes  musulmanes, 
aux  croyants  qui  ne  peuvent  pas  se  tenir  dans  la  mosquée  à  cause  de 
Taffluence,  d'assister  aux  cérémonies  en  se  tenant  sous  les  portiques 
antérieurs. 


Cliclie  Saladin. 


Intérieur  de  la  grande  Mosquée. 

On  pénètre  dans  la  mosquée,  non  seulement  par  les  deux  belles 
portes  des  portiques  latéraux  percées  dans  l'axe  des  portiques  antérieurs, 
mais  encore  par  des  portes  qui  donnent  un  accès  direct  dans  la  mosquée. 
Ces  deux  portes  ont  été  élevées  par  le  sultan  Hafside  Mostancer  en  793 
comme  nous  l'avons  vu  (Inscription  traduite  par  M.  Houdas  et  que  j'ai 
reproduite  page  108). 

Celle  de  ces  deux  portes  qui  se  trouve  à  l'ouest  s'ouvre  sous  un  fort 


i24  KAIROUAN 

beau  porche,  surmonté  d'une  coupole  à  côtes,  qui  date,  m'a-t-on  dit.  du 
XVIIe  siècle.  Ce  porche  dont  les  arcades  sont  supportées  par  des  colonnes 
antiques  porte  le  nom  de  Bab-Lella-Rejana  (Lella  Rejana  est  une  sainte 
musulmane  dont  le  petit  tombeau  se  trouve  à  côté  de  ce  porche). 

La  nef  centrale  de  la  mosquée,  comme  je  l'ai  dit  plus  haut,  est  plus 
large  que  les  autres,  car  c'est  celle  qui  correspond  au  mihrab,  c'est-à-dire 
à  la  niche  sainte  vers  laquelle  tous  les  musulmans  se  tournent  au  moment 


Cliché  Satluux. 


Mosquée  de  Sidi  Okba.  Angle  de  la  Maksoura  d'Abou-Temmim  el  Moezz. 

de  la  prière.  Cette  net  est  décorée  de  plusieurs  énormes  lustres  en  bronze 
sur  lesquels  sont  appliquées  d'innombrables  petites  lampes  en  verre. 

Le  mihrab  qui  a  été  refait  par  ordre  de  Ziadet  Allah  Ier  est  en  dalles 
de  marbre  sculptées  et  pour  la  plupart  percées  à  jour.  Elles  sont  ainsi 
disposées,  pour  permettre  aux  fidèles  de  voir  l'ancien  mihrab  de  Sidi 
Okba,  sans  toutefois  pouvoir  le  toucher,  car  dans  leur  dévotion  un  peu 
indiscrète,  ils  allaient  jusqu'à  en  détacher  des  fragments  qu'ils  empor- 
taient comme  des  reliques. 

Ce  mihrab  est  fort  beau  avec  ses  sculptures  sur  marbre  (malheureuse- 
ment badigeonnées  de  vert  et  de  rouge  d'un  goût  douteux)  et  ses  colonnes 


LES  MOSQUÉES.  —  LES  MAISONS.  —  LES  CIMETIÈRES  125 

de  brèche  multicolore  surmontées  de  chapiteaux  byzantins  et  de  robustes 
tailloirs  sur  lesquels  se  lisent  des  versets  du  Coran.  Autrefois  tout  ce  mur 
du  mihrab  était  revêtu  de  faïences  à  reflets  métalliques  dont  je  racon- 
terai plus  loin  la  légende.  Ces  faïences  déposées  par  el  Moezz  qui  voulait 
modifier  le  mihrab  furent  brisées  en  partie  lors  de  leur  dépose,  et  quand 
le  souverain  fut  forcé,  devant  le  mécontentement  des  habitants  de  Kai- 


Cliché  Sadoux. 


Le  mimber  et  le  mihrab  de  la  Mosquée  de  Sidi  Okba. 

rouan  de  renoncer  à  son  entreprise,  il  ne  put  que  faire  reposer  celles  de 
ces  faïences  qui  étaient  restées  intactes,  c'est  ce  qui  explique  leur  dispo- 
sition un  peu  singulière. 

Les  colonnes  du  mihrab  ont  leur  légende.  Elles  auraient  été  arrachées 
à  une  église  chétienne  (de  Carthage  probablement),  et  l'empereur  de  Cons- 
tantinople  aurait  demandé  de  les  racheter  pour  leur  poids  d'or,  au  sultan 
aglabite  qui  en  avait  orné  le  mihrab  de  la  grande  mosquée  de  Kairouan. 

Les  colonnes  de  porphyre,  de  marbre  et  de  granit  qui  soutiennent  le 
dôme  élevé  au  point  de  croisement  de  la  nef  centrale  et  de  la  nef  paral- 
lèle au  mur  du  mihrab,  sont  de  toute  beauté  ainsi  que  la  décoration 


I2Ô 


intérieure  de  ce  dôme  qui  repose  sur  quatre  grandes  trompes  en  quart  de 
sphère  sculptées  en  forme  de  coquilles  à  côtes  ;  près  du  mihrab  se  trouve 
le  fameux  mimber,  ou  chaire  à  prêcher,  monument  unique  de  l'art  de  la 
sculpture  sur  bois  au  IXe  siècle  de  notre  ère. 

11  serait  trop  long  d'en  donner  ici  la  description,  chacun  des  panneaux 
dont  cette  chaire  est  composée  mériterait  une  description  spéciale  et  je  ne 


Cliché  Sadoux. 


Détail  Je  la  face  latérale  gauche  du  mimber  ou  chaire  de  la  grande  Mosquée. 

puis  que  renvoyer  mes  lecteurs  à  l'étude  que  j'en  ai  donnée  dans  ma 
monographie  de  la  grande  mosquée  de  Kairouan. 

Qu'il  me  suffise  de  dire  qu'on  y  trouve  les  motifs  les  plus  variés  d'orne- 
mentation rectiligne  ou  curviligne  et  que  si  certains  de  ces  panneaux  res- 
semblent étrangement  à  certaines  œuvres  antiques  comme  tracé  et  comme 
dessin,  d'autres  rappellent  certaines  sculptures  romanes  de  nos  XIe  et 
XIIe  siècles  (qui  seraient  par  conséquent  dues  à  une  inspiration  orientale, 
puisque  ces  panneaux  proviennent  en  tout  ou  en  partie  de  Bagdad),  d'autres 
enfin  par  leur  style  très  particulier  rappellent  certains  motifs  d'ornemen- 
tation sassanide. 


LES  MOSQUÉES.  —  LES  MAISONS.  —  LES  CIMETIÈRES  127 

.Mais  voici  la  légende  qui  se  rapporte  au  mimber  et  au  mihrab,  telle 
qu'elle  m'a  été  racontée  par  un  des  cheicks  de  la  mosquée  en  1882  : 

Lorsque  Ibrahim  el  Aglab  fît  reconstruire  la  mosquée  de  Sidi  Okba,  et 
en  particulier  le  dôme  qui  surmonte  le  mihrab,  il  avait  fait  venir  de 
Bagdad  des  carreaux  de  faïence  dont  il  voulait  embellir  son  palais,  ainsi 
que  des  cithares  en  bois  de  platane  sculpté  pour  les  musiciennes  qu'il  entre- 


Cliclie  Neurdeia. 

Intérieur  de  la  grande  Mosquée. 


tenait  à  sa  Cour.  En  même  temps,  fort  probablement,  il  avait  fait  venir 
aussi  de  Bagdad  des  artistes  pour  contribuer  à  la  décoration  de  sa  mos- 
quée, par  des  sculptures  et  des  peintures. 

Quoique  bon  musulman,  Ibrahim  el  Aglab  n'en  avait  pas  moins 
comme  beaucoup  de  ses  contemporains  une  grande  faiblesse  pour  la  dive 
bouteille.  Nous  savons  que  les  poètes  de  la  cour  des  Abbassides  ne  se 
faisaient  pas  faute  de  célébrer  le  vin  dans  leurs  œuvres.  Les  Califes 
eux-mêmes,  tout  lieutenants  du  prophète  qu'ils  étaient,  succombaient  sou- 
vent à  la  tentation.  Rien  d'étonnant  que  leur  vassal,  Ibrahim  el  Aglab 
en  fit  autant,  du  moins  en  cachette. 

Un  jour  donc,  qu'il  avait  abusé  plus  que  d'ordinaire  des  douceurs  du 


128  KAIROUAN 

vin  qui.  comme  on  le  sait,  a  été  malgré  les  défenses  du  Coran/ un  des 
vices  préférés  des  arabes  du  califat  de  Bagdad,  il  perdit  complètement 
la  tète,  et  l'idée  lui  vint  de  se  faire  adorer  comme  un  dieu,  par  ses 
femmes. 


Porte  de  la  Maksoura  de  la  Mosquée  de  Sidi  Okba 
d'après  une  aquarelle  de  H.  Saladin. 


Le  lendemain,  lorsque  les  fumées  de  l'ivresse  furent  dissipées  et 
qu'on  lui  eût  appris  ses  excès  sacrilèges  de  la  veille,  il  fut  pénétré  de 
remords  et  ne  sût  quel  parti  prendre  pour  expier  cette  faute  qui,  pour 
un  bon  croyant,  était  un  véritable  crime.  Il  fit  mander  auprès  de  lui 
le  grand  muphti  de  Kairouan  et  lui  fit  une  confession  en  règle  de  ce 


LES  MOSQUÉES.  —  LES  MAISONS.  —  LES  CIMETIÈRES  12g 

qu'il  avait  fait  en  lui  demandant  comment  il  devait  s'y  prendre  pour 
expier  son  erreur  criminelle. 

Le  saint  personnage,  après  avoir  mûrement  réfléchi  lui  répondit  que 
pour  racheter  sa  faute,  c'était  à  Dieu  qu'il  fallait  offrir  son  expiation  : 


Cliché  Neurdein. 

Z.toiHj  de  Sidi-el-Allcni. 


rien  ne  lui  paraissait  plus  susceptible  d'attirer  sur  lui  la  miséricorde 
divine,  que  d'embellir  par  de  nouvelles  largesses  la  mosquée  dont 
il  avait  entrepris  la  reconstruction,  en  donnant  à  Dieu  ce  qu'il  avait 
destiné  à  l'embellissement  de  son  palais  et  au  luxe  de  sa  cour. 
Ibrahim  le  comprit  si  bien  qu'il  consacra  à  la  décoration  du  mur  du 

9 


130  KAIROUAN 

mihrab  ces  merveilleuses  faïences  à  reflets  métalliques  qu'il  avait  fait 
venir  de  Bagdad,  et  que,  des  bois  sculptés  destinés  à  faire  les  cithares  de 
ses  musiciennes,  il  fit  composer  le  magnifique  mimber  que  nous  avons 
admiré  chaque  fois  que  nous  sommes  allé  à  Kairouan.  Les  textes  que  j'ai 
pu  réunir  sur  ce  point  ne  permettent  malheureusement,  pas  plus  que 
l'examen  des  monuments,  de  contrôler  l'exactitude  de  cette  lég-ende  d'une 
façon  absolue,  mais  telle  qu'elle  m'a  été  contée  dans  sa  naïveté,  elle  peint 
assez  exactement  l'état  d'âme  de  ces  souverains  des  premiers  temps  de 
l'hégire. 

Ce  qui  pourrait  néanmoins  donner  à  ce  récit  une  certaine  probabilité, 
c'est  qu'on  remarque  d'abord  la  diversité  et  le  manque  de  régularité  de 
la  plupart  des  panneaux  qui  composent  cette  chaire.  Malgré  l'habileté 
avec  laquelle  ils  ont  été  sertis  dans  une  série  de  montants  et  de  tra- 
verses sculptés  avec  une  délicatesse  l'emarquable,  et  complétés  par  des 
rampes  qui  sont  traitées  dans  un  esprit  absolument  identique  au  style 
des  panneaux  rectangulaires,  ceux-ci  présentent  un  ensemble  assez  dispa- 
rate au  premier  aspect. 

Cette  chaire,  dont  l'ossature  vermoulue  menaçait  ruine  a  été  récemment, 
de  'la  part  de  l'administration  des  Habous,  l'objet  de  travaux  de  consoli- 
dation et  de  restauration  qui,  nous  l'espérons,  conserveront  à  ce  véné- 
rable monument  son  caractère  intact,  et  permettront  de  le  maintenir  en 
place  et  de  le  laisser  servir  de  chaire  à  la  grande  mosquée,  sans  que  le 
prédicateur  qui  y  montera,  risque  comme  autrefois,  de  le  voir  s'écrouler 
sous  son  poids. 

Avec  quelques  plafonds  peints  qui  subsistent  encore  de  la  dernière 
restauration  de  la  mosquée,  mais  qui  à  cause  de  l'obscurité  sont  assez  dif- 
ficiles à  étudier  en  détail,  avec  la  chaire,  le  mihrab,  la  belle  clôture  à  jour 
ou  maksoura  que  Abou  Temmim  el  Moezz  ibn  Bâdis  fit  élever  près  du 
sanctuaire  et  qui  est  encore  presque  intacte,  avec  les  vitraux  de  couleur 
qui  subsistent  aussi,  on  peut  se  faire  une  idée  assez  exacte  de  la  splen- 
deur que  présentait  cette  mosquée.  Aux  jours  de  grandes  fêtes  la  nudité 
de  ses  murs  disparaissait  sous  les  tentures  richement  brodées  qu'on 
tendait  sur  leurs  parois;  l'éclat  de  centaines  de  lampes  appendues  de 
tous  côtés,  prolongeait  indéfiniment  la  longueur  des  nefs  et  se  réfléchissait 
sur  les  colonnes  de  marbre  ou  de  porphyre  polis,  sur  les  faïences  et  les 
marbres  dont  le  mur  du  mihrab  était  revêtu. 

Ce  n'était  certes  pas  la  splendeur  des  mosquées  de  Syrie,  par  exemple 
de  la  mosquée  des  Ome)rades  à  Damas,  de  celle  d'El  Aksa  à  Jérusalem,  de  la 
mosquéed'Omar, nomméepar les  arabes  Koubb-et-es-Sakhradanslesquelles 


LES  MOSQUÉES.  —  LES  MAISONS.  —  LES  CIMETIÈRES  131 

la  splendeur  de  la  décoration  avait  demandé  à  l'art  byzantin  ses  placages  de 
marbre,  ses  colonnes  aux  chapiteaux  dorés,  ses  plafonds  peints,  et  suprême 
expression  de  l'art  décoratif,  ses  mosaïques  d'émail  et  d'or  dont  nous  pou- 
vons encore  admirer  sur  place  l'éclat  merveilleux,  l'harmonie,  la  distinc- 
tion, l'opulence  inouïe.  La  beauté  de  Sidi  Okba,  plus  sévère,  peut-être 
même  un  peu  barbare,  est  surtout  impressionnante,  elle  devait  l'être  tout 
à  fait  lorsque  la  foule  des  cro3*ants  se  pressait  sous  ses  nefs,  sous  ses  por- 


Cliché  Neurdein. 

Vue  de  la  Mosquée  du  bey  et  de  Bir-el-Barrouta. 


tiques  pour  entendre  la  parole  enflammée  des  premiers  prédicateurs 
de  l'Islam,  encore  tout  pleins  de  cet  enthousiasme  religieux  qui  avait  lancé 
sur  l'Orient  et  sur  l'Occident  les  armées  victorieuses  des  musulmans. 

Les  autres  mosquées  de  Kairouan  telles  que  Djama  Abd-el-Melek, 
Djama  el  Hev,  etc.,  ne  présentent  qu'un  intérêt  médiocre,  je  dois  cepen- 
dant citer  les  deux  suivantes  à  cause  de  leur  ancienneté  : 

L'une,  celle  des  Ansars,  ou  mosquée  de  l'olivier,  fondée  en  47  de 
l'Hégire  par  Rouifa  ben  Tsabit  el  Ansari,  un  des  Ansars,  ou  compagnons 
du  prophète,  restaurée  en  1060  de  l'Hégire,  ne  m'a  pas  paru  contenir 
quoi  que  ce  soit  de  bien  intéressant. 


132  KAI  ROUAN 

L'autre,  la  mosquée  aux  crois  portes  construite  par  le  savant  Mohamed 
ben  Khéirouri  el  Maaferi  el  Andoulsi  el  Kortobi  (tué  en  301  de  l'Hégire 
par  ordre  de  Obeïd  Allah  le  Mahdi  et  enterré  à  Bab  es  Selam  à  Kairouan") 
fut  restaurée   en   1440  de  notre  ère  et  en   1509.   C'est  probablement 


Cliché  Saladin, 

Mosquée  des  trois  portes. 


au  moment  de  ces  restaurations  qu'on  a  replacé  dans  un  ordre  un  peu 
incohérent  les  divers  fragments  d'ornements  datant  de  la  construction  pri- 
mitive ;  ils  forment  actuellement,  avec  l'inscription  commémorative  le 
couronnement  de  toute  la  partie  supérieure  de  la  façade  de  ce  petit 
édifice. 

Les  Zaouïas  sont  tantôt  des  écoles  attenant  à  un  tombeau  d'un  saint 
personnage,  tantôt  des  centres  d'études  qui  sont  attachées  à  la  chapelle 


LES  MOSQUÉES.  —  LES  MAISONS.  —  LES  CIMETIÈRES  133 

d'une  congrégation  religieuse.  Elles  sont  nombreuses  à  Kairouan  et  les 
dômes  de  leurs  nombreuses  chapelles  sont  un  des  éléments  les  plus  pit- 
toresques de  la  silhouette  de  la  vieille  ville  arabe.  Je  citerai  parmi  celles 
de  la  première  catégorie,  celles  de  Sidi  Abid  el  Gahriani.  de  Si  Moha- 
med el  Aouani,  de  Sidi  Ali  el  Ouaïchi  qui  toutes  à  côté  de  la  tombe  d'un 
saint  personnage  abritent  une  école  plus  ou  moins  étendue.  Celle  de  Sidi 


Cliché  C.  Boulenger. 

Cour  intérieure  de  la  Zaouïa  de  Sidi  Abid  el  Gahriani. 


Abid  el  Gahriani  qui  est  une  des  plus  élégantes,  comporte  un  plan  assez 
compliqué.  D'un  côté,  autour  d'un  patio  à  deux  étages,  on  voit  une  petite 
mosquée  et  des  salles  de  cours.  Le  tombeau  de  Sidi  Abid  entouré  d'une  grille 
en  fer  forgé,  recouvert  d'un  catafalque  sur  lequel  sont  étendus  des  tapis  et 
de  riches  étoffes,  est  placé  dans  une  salle  décorée  de  faïences,  de  stucs  décou- 
pés et  de  vitraux  de  couleur,  avec  un  plafond  peint  d'une  délicatesse  et 
d'un  goût  remarquables,  comparable  aux  plus  beaux  plafonds  peints  de 
T  unis  et  d'Espagne.  D'un  autre  côté  se  trouvent  le  bâtiment  destiné  au  loge- 
ment du  personnel  et  des  étudiants,  bâtiment  qui  se  prolonge  en  partie  sur 
le  patio  de  la  mosquée,  la  cour  des  ablutions  et  quelques  dépendances. 


i34  KAIROUAN 

La  seconde  catégorie  de  ces  Zaouïas  que  l'on  pourrait  appeler  les 
Zaouïas  congréganistes  sont  celles  de  Sidi  abd-el  Khader  el  Djilani,  ou 
Zaouïa  des  Khadrias,  à  l'ouest  de  la  grande  mosquée;  celle  des  Tidjaniya; 
et  en  dehors  de  Bab-Djelladin,  la  Zaouïa  de  Sidi  Mohammed  ben  Aïssa 
de  Meknès,  ou  Zaouïa  de  la  confrérie  des  Aïssaouas  dans  laquelle  j'ai 
assisté  jadis  à  une  séance  des  singulières  cérémonies  de  ces  barbares 
énergumènes. 

Kairouan  qui  ne  possède  pas  de  sources  naturelles  était  autrefois 
approvisionnée  d'eau  par  les  citernes  de  toutes  les  maisons,  mosquées  ou 
Zaouïas,  et  de  plus  par  une  série  de  grands  réservoirs  clos  de  murs,  en 
partie  découverts,  en  partie  voûtés,  comme  la  fesguia  qui  se  trouve  près 
de  la  porte  de  Tunis  au  nord  de  la  ville,  celle  qui  est  nommée  Bir  el 
Bey  à  l'ouest,  et  la  Msala  Darb-et-Tamar  au  sud,  sorte  de  grande  espla- 
nade dallée  en  ciment  qui  sert  de  pluviomètre  géant  et  où  les  eaux  plu- 
viales qui  y  sont  recueillies  s'amassent  dans  une  série  de  chambres  voû- 
tées. Cette  msala  est  un  lieu  de  prières  car  un  mihrab  a  été  pratiqué 
dans  son  mur  de  clôture  au  sud.  C'est  là,  paraît-il,  qu'on  porte  souvent 
les  civières  sur  lesquelles  sont  posés  les  gens  qu'on  va  enterrer  et  qu'on 
prononce  sur  eux  les  dernières  prières.  Je  ne  parle  pas  des  citernes 
rondes,  ou  citernes  des  Aglabites  que  j'ai  déjà  mentionnées  plus  haut. 

Kairouan  est  entourée  de  nombreux  cimetières  dont  quelques-uns 
contiennent  des  tombes  très  anciennes  couvertes  de  fort  belles  inscrip- 
tions. Au  milieu  de  ces  tombes  sont  de  petites  coupoles  qui  abritent  les 
sépultures  de  personnages  célèbres  dans  l'histoire  de  Kairouan,  ainsi  par 
exemple,  celle  de  Sidi  Sahnoun,  un  des  plus  célèbres  jurisconsultes  tuni- 
siens qui  vivait  sous  les  Aglabites  vers  le  milieu  du  IXe  siècle  de  notre 
ère  (+  240  H.  854.  J.-C). 

Au  delà  de  ces  cimetières,  c'est  la  plaine  déserte  et  nue.  Vers  le 
nord-ouest  deux  édifices  doivent  cependant  attirer  notre  attention. 

Le  premier,  le  plus  rapproché  de  la  ville  est  le  tombeau  ou  mosquée 
funéraire  de  Si  Amor  Abbada.  Ce  saint  musulman  est  un  saint  moderne, 
car  il  n'est  mort  qu'en  1871.  La  mosquée  est  située  à  la  limite  extrême 
du  faubourg  des  Zlass.  Elle  est,  comme  on  le  voit  sur  la  gravure,  cou- 
ronnée de  cinq  coupoles  à  côtes  dont  la  silhouette  bien  qu'un  peu  gros- 
sière à  voir  de  près,  n'en  est  pas  moins  très  pittoresque. 

Cet  Amor  Abbada  qui  était  fort  malin  sut  feindre  la  folie  et  se  faire 
passer  pour  saint.  Il  avait  été  forgeron  dans  sa  jeunesse  et  se  plaisait  à 
graver  sur  des  sabres  (qui  sont  conservés  encore  près  de  son  tombeau) 
des  inscriptions  plus  ou  moins  incohérentes,  mais  dont  l'une,  paraît-il, 


LES  MOSQUÉES.  —  LES  MAISONS.  —  LES  CIMETIÈRES  135 

prédit  l'entrée  des  Français  à  Kairouan.  D'énormes  pipes,  des  ancres 
gigantesques  qu'il  y  fit  transporter  de  Porto  Farina  s'y  voient  aussi. 
Rien  de  tout  cela  n'est  bien  intéressant,  si  ce  n'est  cette  mosquée 
construite  avec  le  produit  des  aumônes  qu'il  recueillait,  et  qui  bien  que 
moderne  reproduit,  chose  bien  curieuse,  des  types  fort  anciens  de  cons- 
truction de  coupoles  sur  trompes.  Je  ne  la  mentionne  que  pour  signaler 
cette  singulière  survivance. 


Cliché  Neurdein. 

Environs  de  Kairouan.  —  Mosquée  du  Barbier.  Vue  de  la  cour  d'entrée. 


L'autre  mosquée  qui  est  à  un  kilomètre  de  la  ville,  est  la  fameuse 
mosquée  du  Barbier  du  Prophète,  Abou-Zoumat  Obeïd  Allah  ibn  Adam 
el  Belaouï.  qui  dit-on  y  est  enterré  ;  elle  renferme  aussi  quelques  poils 
de  la  barbe  du  Prophète.  Cette  mosquée  est  plutôt  une  grande  Zaouïa, 
et  comprend  un  grand  nombre  de  bâtiments.  On  entre  d'abord  dans 
une  grande  cour  sur  une  des  faces  de  laquelle,  à  gauche,  s'ouvrent  les 
portes  qui  donnent  accès  à  la  Zaou'ïa  proprement  dite,  logements  du 
personnel,  des  étudiants  et  des  professeurs  et  petite  mosquée  rectan- 
gulaire à  nefs  parallèles.  C'est,  je  crois,  la  partie  la  plus  ancienne  du 
monument.  A  droite,  la  cour  est  clôturée  par  des  arcades  aveuglées  et 


136  KAI  ROUAN 

voûtées,  probablement  destinées  à  abriter  les  montures  des  visiteurs. 

En  face,  et  à  droite  du  minaret  à  base  carrée,  s'ouvre  sous  une  grande 
arcade  à  voussoirs  blancs  et  noirs,  une  porte  rectangulaire  donnant  accès 
dans  une  petite  salle  ornée  de  fort  belles  faïences  anciennes  qui  repré- 
sentent des  vases  de  fleurs  s'épanouissant  sous  des  arcades  outrepassées 
à  voussoirs  noirs  et  blancs.  Cette  salle  est  couverte  par  un  plafond  à 
caissons  peints  dans  une  harmonie  un  peu  rousse  d'ensemble  mais  dont  la 
tonalité  générale  est  charmante.  On  passe  de  là  dans  une  sorte  d'atrium 
rectangulaire  bordé  de  portiques  à  arcades  et  décoré  des  mêmes  faïences, 
pour  entrer  ensuite  dans  une  salle  à  coupole  entièrement  décorée  de  ces 
stucs  découpés  dont  nous  avons  déjà  admiré  de  si  beaux  spécimens  à 
Tunis.  Relativement  moderne,  elle  n'en  est  pas  moins  d'une  exécution 
remarquable.  De  charmants  vitraux  sertis  dans  des  arabesques  de  plâtre 
ajouré  y  dispensent  une  lumière  colorée  pleine  de  charme.  Enfin  on 
pénètre  dans  la  cour  même  du  sanctuaire.  Cette  cour,  toute  ornée  de 
faïences  anciennes  au  moins  pour  la  plupart  ,  bordée  d'arcades  élégantes 
soutenues  par  de  fines  colonnettes  de  marbre  blanc,  dallée  aussi  de 
marbre  blanc  est  d'un  aspect  ravissant  ;  des  frises  de  plâtre  découpé, 
des  plafonds  peints  aux  caissons  et  aux  poutres  ornés  de  stalactites  ou 
d'arcatures  délicatement  sculptées,  qui  sont  certainement  une  des  œuvres 
les  plus  décoratives  qu'on  puisse  admirer  à  Kairouan,  lui  donnent  plus 
de  prix  encore.  Ces  plafonds  sont  cependant  presque  contemporains 
puisque  sur  l'un  d'eux  on  peut  lire  la  signature  de  l'artiste  qui  l'a  peint 
et  qui  n'est  mort  que  quelques  années  avant  l'établissement  du  pro- 
tectorat français  en  Tunisie.  C'est  d'un  art  analogue  à  celui  du  palais 
de  la  Manouba,  que  j'ai  déjà  décrit,  et  qui  bien  que  d'une  date  relative- 
ment récente  n'en  présente  pas  moins  tous  les  caractères  d'un  art  plein 
de  charme  et  de  délicatesse. 

Quoique  j'accorde  aux  œuvres  anciennes  de  l'art  arabe  toute  l'admira- 
tion qui  leur  est  due,  je  croirais  être  injuste  si  je  n'insistais  pas  sur  la 
qualité  des  œuvres  de  l'art  arabe  de  Tunisie  du  XVIIe,  du  XVIIIe  et  du 
commencement  du  xix°  siècle  ;  on  a-  retrouve  souvent  des  réminis- 
cences et  des  souvenirs  des  plus  beaux  monuments  que  l'art  arabe  d'An- 
dalousie nous  a  laissés.  Ces  œuvres  sont  très  près  de  nous,  ne  serait-ce 
pas  une  raison  pour  y  trouver  des  inspirations  quand  des  décorations  un 
peu  importantes  doivent  être  exécutées  de  nos  jours  en  Tunisie  ?  Ces 
exemples  sont  sous  les  }^eux  des  architectes  locaux,  indigènes  ou  français. 
Que  n'y  cherchent-ils  des  motifs  à  imiter  au  lieu  de  tenter  d'importer  sur 
la  terre  africaine  ce  modern-style  si  peu  défini  et  qu'il  est  si  facile  d'in- 


LES  MOSQUÉES.  —  LES  MAISONS.  —  LES  CIMETIÈRES  157 

terpréter  médiocrement,  même  quand  on  ne  sait  pas  grand'ehose.  Je  sais 
bien  que 

  Pictoribus  atque  poetis 

«  Quœlibet  audendi  semper  fuit  œqua  potestas.  » 

Mais  il  y  a  manière,  et  quand  on  pense  aux  trésors  d'art  que  con- 


Cliché  H.  Dul'our. 

Environs  de  Kairouan.  ■ — Mosquée  du  Barbier.  ior  patio. 


tiennent  les  monuments  de  Tunis  et  le  musée  du  Bardo,  on  s'étonne 
que  ni  des  innombrables  fragments  antiques  tirés  du  sol  tunisien,  ni  des 
merveilleuses  mosaïques  antiques,  ni  des  décorations  des  maisons  et 
palais  arabes  aucun  artiste  local  n'ait  su  tirer  un  bon  parti. 

Les  artistes  de  la  première  renaissance  nous  avaient  cependant  mon- 
tré combien  par  une  interprétation  non  pas  servdle,  mais  large  et  intelli- 


13»  KAIROUAN 

gente,  il  était  possible  de  former  avec  un  nombre  limité  de  motifs  tirés 
de  l'art  antique  une  architecture  nouvelle,  savoureuse  et  originale.  Notre 
France  est  pleine  de  ces  œuvres  où  revit  avec  une  nouvelle  jeunesse  et 
une  expression  bien  française,  tout  ce  que  l'antiquité  avait  jadis  pu  trouver 
de  motifs  ingénieux  et  délicats.  A-t-on  jusqu'ici  fait  seulement  des  tenta- 
tives suivies  pour  connaître  cet  art  arabe  de  Tunisie  qui  est  sous  nos 
yeux,  dont  les  procédés  d'exécution  et  de  décoration  sont  si  simples  et  si 
ingénieux,  et  qui  souvent,  par  certains  côtés,  touche  un  peu,  par  une 
certaine  influence  reçue  de  l'Italie,  à  la  Renaissance  florentine?  Ces  por- 
tiques, à  arcades  à  rez-de-chaussée,  à  plates-bandes  au  premier  étage,  ne 
sont-ils  pas  d'un  aspect  tout  florentin  et  de  proportions  charmantes  ?  Mais 
l'Italie  me  ramène  à  la  mosquée  du  Barbier,  car  c'est  par  une  porte  en 
marbre  d'un  rococo  indiscutable  qu'on  pénètre,  des  portiques  de  la  cour 
dans  la  chapelle  voûtée  en  coupole  qui  abrite  la  sépulture  d'Abou  Zoumat 
el  Belouï.  Cette  sépulture  est  recouverte  d'un  catafalque  entouré  d'une 
grille;  des  tapis,  des  étoffes,  des  faïences,  des  lustres  européens  en  cristal, 
des  pendules,  des  drapeaux  de  toute  sorte  font  autour  de  ce  tombeau 
vénéré  une  cacophonie  de  bric-à-brac  dont  je  n'ai  gardé  qu'un  médiocre 
souvenir.  Si  je  mets  à  part  quelques  beaux  tapis  ou  quelques  belles 
étoffes,  je  ne  vois  rien  à  signaler  ici,  bien  que  pour  moi,  ce  serait  là 
qu'on  aurait  dû  accumuler  de  véritables  œuvres  d'art.  Le  eoût  de  ceux 
qui  ont  la  charge  de  cette  chapelle  funéraire  n'a  rien  de  ce  qu'il  fallait 
pour  cela. 

Ces  portes  en  marbre  sculpté  en  Italie  ont  aussi  leur  légende.  Au 
XVIIIe  siècle  un  riche  kairouanais  avait  pour  esclave  un  médecin  italien 
qui,  fait  prisonnier  par  les  corsaires  barbaresques,  avait  été  vendu  à  cet 
Arabe.  Celui-ci  qui  était  devenu  gravement  malade,  avait  été  abandonné 
par  les  médecins  indigènes  et  avait  dû  la  santé  aux  soins  de  son  esclave. 
Pénétré  de  reconnaissance  il  lui  aurait  rendu  la  liberté  en  le  comblant 
de  richesses.  Ce  dernier,  pour  ne  pas  être  en  reste  avec  son  bienfaiteur 
lui  aurait  envoyé  pour  orner  la  Zaouïa  dont  il  était  l'administrateur,  des 
colonnes  en  marbre  de  Carrare  et  les  encadrements  de  porte  et  de  fenêtres 
qui  ont  été  employés  dans  cette  Zaouïa,  soit  à  la  décoration  de  la  grande 
cour  du  tombeau,  soit  dans  d'autres  parties  du  monument. 

J'aurais  dû  aussi  décrire  quelques  maisons  de  Kairouan.  Celles  que 
j'ai  vues  sont  bien  inférieures  à  celles  de  Tunis,  mais  je  n'ai  pu  pénétrer 
que  dans  quelques-unes  d'entre  elles.  Néanmoins  au  Dar-el-Bey  on  peut 
admirer  de  belles  faïences  anciennes,  de  beaux  plafonds  peints  et  un  char- 
mant patio  au  premier  étage. 


LES  MOSQUÉES.  —  LES  MAISONS.  —  LES  CIMETIÈRES  139 

Dois-je  conclure,  après  avoir  fait  passer  sous  les  yeux  de  mes  lec- 
teurs tous  ces  monuments  arabes  de  Tunisie  intéressants  à  tant  de  points 
de  vue?  Je  voudrais  faire  comprendre  combien  leur  intérêt  est  grand 


Cliché  Neurdein. 

Environs  de  Kairouan.  —  Mosquée  du  Barbier.  Portiques  du  second  patio. 


au  point  de  vue  artistique.  Je  ne  me  dissimule  pas  la  difficulté  qu'il 
y  a  à  faire  entrer  dans  des  esprits,  pourtant  éclairés,  cette  idée  que  l'his- 
toire de  l'art  et  l'archéologie  sont  des  sciences  mortes  si  l'on  ne  sait  pas 
tirer  de  leur  étude  un  profit  positif,  c'est-à-dire  réalisable.  A  quoi  l'étude 
des  monuments  de  l'antiquité  serait-elle  utile,  en  dehors  des  jouissances 
intellectuelles  qu'elles  peuvent  procurer  aux  érudits,  si  tous  les  artistes 


140  K  AI  ROUAN 

depuis  le  xiV°  siècle  en  Italie  et  depuis  la  fin  du  XVe  en  France,  n'y 
avaient  cherché  des  inspirations  variées  qui  se  sont  traduites  par  tant  de 
chefs-d'œuvre  d'architecture,  dé  peinture  et  de  sculpture  ?  Et  l'étude  de 
nos  arts -du-moven  âge  en  France,  s'est-elle  bornée  à  une  admiration  pas- 
sive ?  à  une  érudition  stérile  ?  N'avons-nous  pas  vu  dans  toutes  nos  pro- 
vinces, sortir  des  chantiers  de  restauration  de  nos  églises  et  de  nos  châ- 
teaux, toute  une  série  d'artisans  habiles  qui  ont  renouvelé  presque  tous 
les  Imétiers  du  bâtiment  tombés  dans  l'oubli  au  commencement  du 
XIXe  siècle;  la  sculpture  d'ornement,  la  sculpture  sur  bois,  les  bronzes, 
la  ferronnerie,  la  plomberie  repoussée,  la  menuiserie,  la  peinture  déco- 
rative, la  céramique,  la  peinture  sur  verre,  l'orfèvrerie,  la  décoration  des 
tissiks,  voilà  des  industries  d'art  dont  je  voudrais  voir  comparer  les  pro- 
ductions actuelles  avec  ce  qu'elles  pouvaient  être  de  i S 1 5  à  1830.  On  a 
beaucoup  critiqué  les  œuvres  de  nos  prédécesseurs  immédiats,  mais  n'au- 
raient-ils fait  que  rétablir  toutes  ces  industries  d'art,  que  nous  devrions  leur 
ètre  éternellement  reconnaissants  d'y  avoir  consacré  tous  leurs  efforts. 

■  Ne  peut-on  pas  tenter  plus  modestement  une  œuvre  analogue  pour 
sauver  ce  qui  peut  rester  des  traditions  artistiques  dans  le  monde  musul- 
man ?  Fa  curiosité  qui  commence  à  s'attacher  à  l'étude  de  ces  œuvres 
d'art,  étude  un  peu  négligée  jusqu'ici,  nous  permet  d'espérer  que  ces 
recherches  ne  seront  pas  stériles  Pour  ma  part,  n'aurais-je  fait  qu'at- 
tirer sur  cet  art  un  peu  méconnu  l'intérêt  du  public  éclairé,  soit  que  cet 
intérêt  se  borne  à  étudier  et  à  chercher  à  en  comprendre  les  œuvres,  soit 
qu'il  s'attache  à  les  sauver  de  la  destruction  qui  les  menace  peut-être, 
soit  encore  que  les  artistes  trouvent,  en  étudiant  ces  œuvres  si  ingé- 
nieuses et  si  élégantes,  de  nouveaux  partis  de  composition,  des  procédés 
de  construction  ou  de  décoration  à  rajeunir,  que  j'estimerais  que  je  n'ai 
perdu  ma  peine  ni  à  les  étudier,  ni  à  chercher  à  en  faire  admirer  la 
beauté. 


Cliché  Neui'dein. 

Mosquée  des  sabres  extra-muros  ou  Mosquée  de  Sidi-Amor-Abbada. 


TABLE  DES  ILLUSTRATIONS 


Panorama  de  Tunis  pris  du  Dar-el-bev.   .   .    i 

Juive  en  costume  de  ville   s 

Le  port  de  la  Goulette                                                                                        .  7 

Fragment  de  stèle  punique  au  musée  de  Saint-Louis,  à  Carthage  .  8 

Panorama  de  Tunis  pris  de  la  Kasba   g 

Mosaïque  d'un  palais  de  Carthage                                               ...  n 

La  Mosquée  Zitouna  et  le  nouveau  Minaret   13 

Minaret  de  la  Mo=quée-el-Ksar,  fondée  par  Hassan-ben-Nooman   14 

Minaret  de  la  Mosquée  de  la  Kasba   15 

Entrée  de  la  Méda  (Salle  des  ablutions)  de  la  Djama  Zitouna  .   .  .16 

Tombeau  du  Mrad-bey  et  Minaret  de  la  mosquée  d'Hamouda  Pacha.             .   .  i? 

L'avenue  de  la  Marine  et  l'ancienne  cathédrale    ig 

Ancien  débarcadère  et  fort  de  la  Goulette  .   .  21 

Jeune  fille  nomade   22 


1  L'auteur  et  L'éditeur  tiennent  à  remercier  les  maisons  Neurdein,  Leroux,  Maréchal  (successeur  do  Gar- 
rigues,!, MM.  Dufour,  Blondel,  Boulcnger,  photographe  du  ïouring  Club,  des  concours  qu'ils  ont  bien  voulu 
apporter  a  l'illustration  do  cet  ouvrage,  ainsi  que  M.  A.  Merlin,  directeur  du  Service  des  Antiquités,  qui  nous  a 
autorisés  à  reproduire  les  photographies  de  il.  Sadoux.  Les  noms  des  propriétaires  des  clichés  se  trouvent  sous 
chaque  reproduction. 


142 


TABLE  DES  ILLUSTRATIONS 


Une  famille  juive  dans  le  Harrâ  ou  quartier  juif   25 

Jeunes  Juives  de  Tunis   24 

Porte  d'une  maison  de  la  Médina   25 

Dame  Tunisienne  en  tenue  de  promenade   20 

Tenue  de  ville  d'une  femme  Arabe  &  condition  moyenne   27 

Bab-Djedid   28 

Porteur  d'eau  ou  Guerbadji   20, 

Panorama  de  Tunis   3c 

Cathédrale  de  Carthage   31 

La  mosquée  de  Sidi-Mahrez  et  le  quartier  de  Bab-Souika   32 

Tombeau  dans  le  Cimetière  de  Sidi-bel-Hassen   33 

Bab-Menara   34 

Fontaine  rue  Souk-el-Belat   35 

Coffret  d'argent,  travail  des  orfèvres  Israélites  de  Tunis   37 

Porte  de  la  Zaouia  de  Sidi-er-Rihani   3g 

Rue  des  Andalous   40 

Cour  de  l'ancien  collège  Sadiki   41 

Porte  d'une  maison  Arabe  dans  la  Médina   43 

Rue  de  la  Médina   4/ 

Maison  Arabe  dans  la  Médina   45 

Palais  Hussein.  Grand  patio  du  rez-de-chaussée  p> 

Palais  Hussein.  Patio  du  Ier  étage   47 

Porte  d'un  Hammam   48 

La  Campagne  de  Tunis.  —  Aqueduc  romain  et  emplacement  du  Palais  de  Ras 

Tabia,  vus  de  la  Kasba   49 

Poterie  tunisienne  des  ateliers  de  Bab-el-Khadra   50 

Souk  du  Dar-el-bey   51 

Dar-el-bev.  Patio  du  1'"  étage   53 

Plafond  du  Palais  du  Bey  (Dar-el-bey)   $\ 

Dar-el-bey.  Porte  des  grands  Salmis  sur  la  cour  du  ici  étage   55 

Koubba  sur  la  place  de  la  Kasba   57 

Boulevard  Bab  Menara  et  Minaret  de  la  Musquée  de  la  Kasba   58 

Mosquée  Sidi  Youssef  et  rue  Sidi-ben-Ziad   50 

Ancien  Minaret  (démoli  )  de  la  Mosquée  el  Bechir   61 

Entrée  de  la  Medersa  Suleïmania   6; 

La  Mosquée  de  Sidi-Mahrez  et  la  Place  Bab  Souika   6, 

Entrée  principale  de  la  Djama  Zitouna  ou  grande  Mosquée   6 

Tourbet  el  bey  ou  tombeaux  des  beys   61 

Voûte  en  plâtre  sculpté  au  Dar-el-bev   6 

L'ancien  marché  aux  esclaves,  dans  les  Souks   bi 

Découpure  en  papier  sur  laquelle  les  Serradjines  ou  Selliers  font  leurs  broderies 

d'or  en  relief.  —  Modèle  de  troussequin  de  selle   7' 

Le  Souk  el  Attarin  ou  bazar  des  parfumeurs   7 

Souk  des  chéchias   7 

Souk  el  Attarin  et  porte  delà  Mosquée  Zitouna   7 

Le  Souk  des  tailleurs   7 

Boutiques  arabes   7 

Plâtres  sculptés  par  Ali  es  Sakka   7' 

Reliure  en  papier  doré  découpé  par  Si  Younès  el  Hachaïchi   7 

Clôture  ajourée  d'une  boutique  du  Souk  des  chéchias   7' 


TABLE  DES  ILLUSTRATIONS 


143 


Miniature  exécutée  par  Si  Younès  el  Hachai chi   79 

Maison  rue  Kouttab  el  Ouazir   81 

Marque  des  fabricants  de  chéchias   82 

Marques  des  fabricants  de  chéchias   83 

Environs  de  Tunis.  —  L'aqueduc  de  Cartilage   84 

Palais  de  la  Manouba  Portique  antérieur   85 

Palais  de  la  Manouba.  Pendentif  de  la  rotonde   86 

Palais  de  la  Manouba.  Plafond  de  la  bibliothèque   87 

Kiosque  de  la  Manouba   8g 

Kiosque  de  la  Manouba   90 

Palais  du  Bardo.  Pendentif  d'un  salon  démoli   qi 

Palais  du  Bardo.  Escalier  des  lions   93 

Palais  du  Bardo.  Salle  du  Trône   95 

Palais  du  Bardo.  Grande  Salle  de  la  mosaïque  de  Sousse   96 

Vue  générale  de  Kairouan  prise  du  sud  de  la  ville   98 

Vue  générale  de  la  Mosquée  de  Sidi  Okba  prise  du  sud-est   qq 

Panorama  pris  du  Minaret  de  la  Grande  Mosquée   101 

Cour  de  la  Grande  Mosquée.  Tympan  d'arcades  au  portique  ouest   102 

Cour  et  Minaret  de  la  grande  Mosquée  ,   103 

Une  des  portes  de  la  façade  occidentale  de  la  grande  Mosquée   104 

Vue  prise  du  haut  de  la  porte  de  la  Kasba   105 

Deux  petites  mendiantes   106 

Maison  dans  le  quartier  des  Chorfas   107 

La  rue  principale   109 

Plan  de  la  Mosquée  de  Sidi  Okba  par  H.  Saladin   m 

Cour  et  façade  intérieure  de  la  Mosquée  de  Sidi  Okba   112 

Mosquée  de  Sidi  Okba.  Porte  latérale  façade  est.  ou  porte  de  Lella  Rejana.  ...  113 

Mosquée  de  Sidi  Okba.  Portiques   115 

Mosquée  de  Sidi  Okba   116 

Portes  en  bois  de  la  grande  Mosquée  sur  le  portique  nord   117 

Vue  intérieure  de  Sidi  Okba  sur  la  porte  Lella  Rejana   119 

Mosquée  de  Sidi  Okba.  Vue  intérieure  sur  une  des  portes  de  la  façade  occidentale.  121 

Intérieur  de  la  grande  Mosquée   123. 

Mosquée  de  Sidi  Okba.  Angle  de  la  Maksoura  d'Abou-Temmin  el  Moezz.   .   .   .  124 

Le  miinber  et  le  mihrab  de  la  Mosquée  de  Sidi  Okba   125 

Détail  de  la  face  latérale  gauche  du  mimber  ou  chaire  de  la  grande  Mosquée  .   .  126 

Intérieur  de  la  grande  Mosquée   127 

Porte  de  la  Maksoura  de  la  Mosquée  de  Sidi  Okba  d'après  une  aquarelle  de  H.  Sa- 
ladin   128 

Zaouïa  de  Sidi-el-Alleni   129 

Vue  de  la  Mosquée  du  bey  et  de  Bir  el  Barrouta   131 

Mosquée  des  trois  portes   132 

Cour  intérieure  de  la  Zaouïa  de  Sidi  abid-el-Gahriani   133 

Environs  de  Kairouan.  —  Mosquée  du  Barbier,  vue  de  la  cour  d'entrée   135 

Environs  de  Kairouan.  —  Mosquée  du  Barbier  i01' patio   137 

Environs  de  Kairouan.  —  Mosquée  du  Barbier.  Portiques  du  second  patio  ....  159 

Mosquée  des  Sabres  extra-muros  ou  mosquée  de  Sidi-Amor-Abbada   141 

Tunis.  —  Faubourg  de  Bab-Menara   144 


Tunis.  —  Faubourg  de  Bab-Menara 


TABLE  DES  MATIERES 


Cliché  Garrigues. 


Avant- propi 


Histoire 


TUNIS 

CHAPITRE  PREMIER 


CHAPITR  E  1 1 

Description  générale  de  Tunis   21 

CHAPITRE  I  I  I 

La  vie  indigène.  —  Les  maisons,  les  palais,  les  mosquées   34 

CHAPITRE  IV 

Les  Souks.  —  Les  Artisans   69 

CHAPITRE  V 

Les  palais  extra  miim\       Le  Barclo.  —  La  Manouba.  —  La  banlieue  de  Tunis.  — 

Sidi  Bon  Said   84 

K  AI  ROUAN 

Les  mosquées.  —  Les  maisons.  —  Les  [cimetières  .   98 

Table  des  illustrations  141 


EVREUX,    IMPRIMERIE    CH.    II  E  R  1  S  S  Y   ET  FILS